PME : Sous perfusion

Environ un mois après l’annonce des mesures de soutien du gouvernement aux entreprises ivoiriennes, les acteurs des secteurs formel et informel sont partagés entre impatience et visibilité. Débuté il y a plusieurs semaines, l’enrôlement des commerces et sociétés impactés par la crise sanitaire n’est que la première étape vers l’accès au financement. Qui sera éligible ? Quand les fonds seront-ils disponibles ? En attendant d’avoir des réponses à toutes ces questions, les petites et moyennes entreprises (PME) sont pour la plupart à bout de souffle. Avec un personnel réduit et une clientèle rare, plusieurs d’entre elles ont déjà baissé les rideaux. Regard sur un plan de sauvetage inédit.

La Côte d’Ivoire compte aujourd’hui plus de 31 000 Petites et moyennes entreprises (PME). D’après les experts, ces structures représentent environ 90% du tissu économique formel et 20% de la richesse nationale, pour 12% de l’investissement et 23% de la population active. Un secteur par lequel passera nécessairement le développement du pays. Mais surtout un secteur soutenu par 81 000 petits commerces opérant de manière informelle sur le sol national. 7 millions d’emplois sont concernés. Depuis l’apparition du nouveau coronavirus, formel et informel confondus, sont menacés par le chômage. Selon une étude du cabinet Edane, fondée sur les données financières d’environ 10 500 entreprises ivoiriennes desquelles a été extrait un échantillon de 5 499 sociétés représentatives de l’économie pour déterminer leur durée de résilience face à la crise, les entreprises sont violemment frappées par le Covid-19. Leur « résilience financière médiane » est de 35 jours. Dans les détails, l’étude mentionne que 50% des entreprises risquent la faillite au bout de seulement 35 jours en cas d’arrêt complet des entrées de liquidités. Un quart pourront survivre au-delà de 83 jours en se servant de leurs réserves de trésorerie, tandis que 25% auront mis la clé sous la porte au bout de 10 jours.

Deux mois après le début des mesures restrictives liées au coronavirus, les faits semblent donner raison au cabinet Edane. Bien que les secteurs informel et formel n’aient pas connu d’arrêt complet d’entrées de liquidités, de nombreuses structures et organisations sont essoufflées. « Nous attendons tous l’aide du gouvernement pour oxygéner nos sociétés», indique Dr Youssouf Soumahoro, Président des entreprises de ramassage d’ordures et chef d’entreprises dans l’immobilier et plusieurs autres domaines d’activité.

Bouée de sauvetage Tous attendent la bouée de sauvetage du gouvernement. Une aide chiffrée à 200 milliards de francs CFA. Le 9 avril dernier, en prévision, les autorités ont mis en place un fonds de soutien à l’économie.  Il y a un mois, le ministre de la Promotion des Petites et moyennes entreprises (PME), Félix Anoblé, détaillait l’usage de ce fonds de soutien et de garantie comme suit : 100 milliards pour le soutien aux PME formellement constituées, répartis de la sorte : 40 milliards logés dans les fonds de garantie des crédits aux PME et 60 milliards FCFA destinés aux fonds de soutien aux PME. Quant aux entreprises du secteur informel, elles bénéficieront également d’une aide de 100 milliards de FCFA destinés à la mise en place d’un fonds spécifique d’appui au secteur. Mais alors que l’allègement des mesures sanitaires a débuté en Côte d’Ivoire et que l’on entrevoit un retour progressif à la normalité dans les semaines à venir, les PME et le secteur informel n’ont pas encore bénéficié du soutien financier promis. « Nous sommes encore dans la phase des enregistrements et nous n’avons pas encore fini », signale Dotié Soro, Président de la Confédération des PME du Bâtiment et travaux publics (BTP), l’un des secteurs les plus impactés par la crise sanitaire, selon M. Soro. Pour Dr Youssouf Soumahoro, sans une aide immédiate, de nombreuses PME ne pourront pas se relever. « Nous n’arrivons plus à faire face aux charges fixes et les banques refusent de nous accompagner dans cette situation », explique le chef d’entreprises. Qui poursuit : « nous avons urgemment besoin de l’aide de l’État pour continuer à fonctionner ». Est-ce que le financement tarde à venir ? Pour Soro Dotié, les PME ne font que suivre la procédure censée aboutir au décaissement, c’est-à-dire s’enrôler. Un recensement qui reste pour l’instant ambigu aux yeux de certains. « Pour ceux qui n’ont pas encore été recensés, nous supposons que l’État les a déjà dans ses fichiers. Nous n’avons pas trop d’informations sur la manière dont cela doit se dérouler. Qui bénéficiera de l’aide, qui n’en bénéficiera pas, quand le fonds sera-t-il disponible ?», explique Dr Soumahoro. Près de 31 000 PME et 81 000 commerces sont potentiellement éligibles à cette aide du gouvernement et chacun fait des pieds et des mains pour ne pas passer à côté. « On nous a demandé plusieurs documents pour faire l’état des lieux de notre secteur. Nous les avons déposés il y a plusieurs jours. Nous avons parlé de la production, nous avons indiqué ce dont le secteur vivrier aura besoin pour se relancer. Plusieurs ministères gèrent notre secteur. La distribution, par exemple, n’est pas gérée par le ministère qui s’occupe de la production. Il a donc fallu que nous envoyions nos rapports à différents départements », explique Irié Lou Collette. Depuis l’achèvement de cette tâche, d’après la Présidente de la FENACOVICI, elles sont à l’écoute. La situation exige-t-elle une certaine célérité ? « Si l’aide tarde trop, cela peut nous impacter », répond-elle. La Fédération nationale des acteurs du commerce de Côte d’Ivoire (FENACCI) parle, elle, de prudence. « Le secteur emploie de nombreuses personnes, mais c’est aussi l’un des domaines les plus impactés par la crise sanitaire. On comprend que l’opération prenne du temps. Mais nous n’aimerions pas voir de discriminations dans l’octroi de l’aide de l’État. Il faut une totale transparence », prévient un membre du bureau de la FENACCI. Au niveau du transport, l’enrôlement des acteurs vient de débuter, selon Adama Yéo, Président du Groupement des chauffeurs. « Nous demandons juste que les choses s’accélèrent. Parmi tous les secteurs du pays, le transport est l’un des plus touchés. Il faut nous aider, sinon ce sont des milliers de personnes qui risquent de perdre leurs emplois », fait-il savoir. Chacun des acteurs estime que son secteur est le plus impacté. S’il est vrai que la crise sanitaire n’a épargné personne, l’État ne peut manifestement pas aider près de 100 000 structures formelles et informelles, tout en étant efficace. Il faut cibler l’aide, donner la priorité aux plus impactés, privilégier les secteurs essentiels.

Recensement D’où le recensement. Pour le ministre de la Promotion des PME, avant de bénéficier des fonds, les entrepreneurs doivent se faire enrôler auprès de l’Agence Côte d’Ivoire PME, seul organe habilité. « Notre équipe vérifie en temps opportun leur éligibilité et la complétude de leurs dossiers avant l’octroi des fonds », soulignait le ministre Félix Anoblé, il y a quelques jours. Aujourd’hui, la situation n’a guère changé, d’après un membre de son cabinet. Pour soulager d’ores et déjà les entreprises, selon notre source, l’État a entamé le règlement des factures de ses fournisseurs dont les dettes sont inférieures ou égales à 100 millions de francs CFA. « 200 milliards, c’est beaucoup, mais très peu si vous voulez les distribuer à tout le monde. Tous les acteurs du secteur économique n’ont pas été impactés par le Covid-19 de la même manière. Certaines entreprises avaient déjà des problèmes avant l’arrivée de cette pandémie, d’autres ont quasiment continué à fonctionner sans problème », explique le haut cadre. Ainsi, pour une meilleure coordination, des comités ont été constitués pour les grandes entreprises, les PME et le secteur informel. Après le recensement, la liste doit passer au tamis suivant les critères établis. Entre autres, l’impact de la crise et la conformité du bénéficiaire. Mais tout doit se faire, selon le mot d’ordre donné à tous, dans la transparence. Et, manifestement, la transparence prime sur la célérité que réclament les acteurs.

Raphaël TANOH

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