Reconfiguration politique : Repassez plus tard !

Le 31 octobre prochain les ivoiriens seront appelés aux urnes

L’élection présidentielle de 2020 devait tourner une grande page en Côte d’Ivoire, car elle acter la retraite politique d’Alassane Ouattara, de Laurent Gbagbo et d’Henri Konan Bédié. Trois grandes personnalités qui mobilisent des foules et déchainent les passions. Mais les Ivoiriens devront prendre leur mal en patience. Trente ans après la mort de leur premier Président, Félix Houphouët Boigny, la classe politique n’a pas évolué. Les mêmes protagonistes se mènent une guerre sans merci au son de jeux d’alliances à tour de rôle. La nouvelle génération, tant attendue, continue de ronger son frein et est presqu’impuissante face à ses leaders respectifs. Préférant ou contraints de jouer les seconds rôles, certains dauphins putatifs espèrent renverser les tables et imposer une nouvelle dynamique. Mais le changement n’est pas pour demain.

La page des trois grands leaders qui crispent la vie politique ivoirienne depuis 1993 ne sera pas tournée de sitôt. Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ne sont pas encore disposés à passer le flambeau à leurs héritiers. Face à face depuis 1995. La configuration n’a pas changé depuis. Les acteurs ont, dans un tour de passe- passe, gouverné, ou gouvernent, le pays, mais leurs antagonismes demeurent.  Depuis 1995, l’on évolue dans un schéma à deux contre un. D’abord, le Front populaire ivoirien (FPI) et le Rassemblement des républicains (RDR) face au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), entre 1994 et 2000, puis le RDR et le PDCI ensemble, entre 2004 et 2010, contre le FPI et maintenant le PDCI et le FPI ensemble contre le RDR, devenu Rassemblement des houphouëtistes pour la paix et la démocratie (RHDP). Les observateurs avaient pronostiqué une reconfiguration politique en 2020, mais la révision de la Constitution intervenue en 2016 a rebattu les cartes, en faisant sauter le verrou de l’âge limite. Alors qu’il avait décidé de passer le flambeau le 5 mars dernier à Amadou Gon Coulibaly, Alassane Ouattara est aujourd’hui, à la suite du décès de ce dernier, candidat à sa propre succession. Il rejoint ainsi Henri Konan Bédié, qui, après avoir perdu le pouvoir en 1999, espère prendre sa revanche vingt ans après. Une situation qui a également attisé l’appétit d’un Laurent Gbagbo, en attente d’une liberté définitive, qui se lance également dans la conquête du pouvoir. Ce dernier, estimant que sa gouvernance a été perturbée par une rébellion entre 2002 et 2010, pense qu’un retour aux affaires devrait lui permettre de reprendre son combat. Résultat, l’on s’achemine vers un remake de 2010, de 2000 ou même de 1995 et les Ivoiriens, à juste raison, retiennent leur souffle. Pris en otage par ces trois partis, l’horizon ne leur donne pas encore de signes d’espoir.

Tourner en rond C’est le sentiment que semblent avoir bon nombre d’Ivoiriens. Depuis la mort de Félix Houphouët Boigny, la classe politique stagne. En lieu et place de programmes et idées à défendre, les leaders politiques ont concentré les passions autour de leurs personnes. « Ils ont tous raté leur sortie de la politique. Il faut qu’ils aient le courage de passer le flambeau après avoir gouverné à tour de rôle », pense  Arthur Banga, historien. « Le plus inquiétant, c’est qu’au sein même de ces partis, tous les jeunes qui ont tenté de sortir la tête pour se proposer comme une alternative sont soit rentrés dans le rang, après avoir compris qu’ils ne pouvaient rien changer soit ont quitté leur parti », lance un observateur. C’est le cas par exemple au PDCI de Jean-Louis Billon. Intéressé par le fauteuil présidentiel, il a dû revoir à la baisse ses prétentions. Ce qui n’a pas été le cas pour Bertin Kouadio Konan. Candidat indépendant, il sera face à Bédié au cas où sa candidature est validée. Au FPI, le schéma est tout autre. Président du parti depuis les années 2000, Pascal Affi N’Guessan a du mal à se faire accepter par une partie de la base militante. Pour cause, il a « tenté de tourner la page Gbagbo », même s’il s’en défend et dit qu’il reste fidèle à son mentor. En tout état de cause, son image ne passe pas auprès de la base. Au RHDP, Guillaume Soro en a fait aussi l’amère expérience. Refusant le choix du parti, il a décidé de tracer sa propre voie. « Ce ne sont donc pas les héritiers qui manquent, mais plutôt l’ego surdimensionné des trois grands qui pose un véritable problème », explique le sociologue Firmin Kouamé.

Remake ?  À moins de 60 jours de la présidentielle, les principaux états-majors politiques se préparent à divers scénarios. Un premier pourrait ressembler à celui de 2000, avec le rejet des candidatures de Gbagbo et de Soro. Cela rappellerait la disqualification des candidatures de Bédié et de Ouattara, avec pour adversaire de Robert Guei, chef de la junte militaire, Laurent Gbagbo. Cette fois-ci, l’on pourrait avoir Bédié comme adversaire de Ouattara et une partie de l’opposition, notamment celle accrochée à Laurent Gbagbo, comme observatrice. La présidentielle de 2000, qui avait vu la victoire de Gbagbo face à Guéï, s’était achevée par une courte crise postélectorale ayant entrainé des morts.

On pourrait filer aussi tout droit vers le scénario de 2010. L’éligibilité de Gbagbo, qui vit en liberté conditionnelle à Bruxelles, est hypothétique, car il ne figure plus sur la liste électorale. Mais l’on pourrait se retrouver presque dans la même configuration qu’au second tour de l’élection de 2010. Avec cette fois avec les alliés d’hier (Ouattara et Bédié) face à face et Laurent Gbagbo en faiseur de roi. Il ne faut pas non plus écarter le scénario de 1995, rappelle Firmin Kouamé. Le FPI, pour montrer sa solidarité avec le RDR, avait boycotté le scrutin. Henri Konan Bédié s’était alors retrouvé face à des candidats plus faibles et les avait battu haut les mains.

Alternance  Ce ne sont pas pour autant les volontés et les ambitions qui manquent.  Si plusieurs cadres ont opté pour le refuge autour de leur mentor, certains veulent se donner un nouvel espoir. Marcel Amon Tanoh, Mamadou Koulibaly, Pascal Affi N’Guessan et Albert Mabri Toikeusse militent pour que la page « des trois grands » soit vite tournée, afin de permettre aux Ivoiriens de connaitre une véritable alternance. « Ils ne sont certes pas nouveaux en politique, mais ils ont le courage de vouloir tracer leur voie et de proposer une alternative », explique le sociologue Firmin Kouamé. Mais ils sont toujours étouffés par les leaders qui les ont fait connaitre et peinent à mobiliser face à des partis traditionnels, comme le RHDP, le PDCI et le FPI, qui se partagent jalousement l’électorat. Si 2020 ne leur sourit pas, ils devront faire face dans les années à venir à la montée en puissance de nouveaux concurrents. Ce qui devrait amenuiser leurs chances et porter un grand coup à leurs ambitions. Sexagénaires pour la plupart, ils ont déjà dirigé à plusieurs niveaux, à de hauts postes, et connu une certainess longévité au sein du gouvernement. Moins âgés que ces derniers, Hamed Bakayoko, Guillaume Soro, Bertin Kouadio Konan et Charles Blé Goudé ne comptent pas rester les bras croisés. Pour ces derniers, qui lorgnent depuis longtemps le fauteuil présidentiel en espérant une passe de leurs ainés, 2020 devrait leur permettre de se rapprocher un peu plus du fauteuil, à défaut de voir l’un d’entre eux l’occuper. Jugés parfois impatients ou comme ayant encore des carences à combler, ils s’estiment légitimes à avoir droit au chapitre.

Yvann AFDAL

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