31 octobre : Élection sous haute tension

Plus la date tant attendue approche, plus le climat social est délétère. La peur est montée d’un cran chez les Ivoiriens depuis le début de la « phase active » lancée par l’opposition. En deux mois, la Côte d’Ivoire a enregistré un peu plus de 30 morts, une vingtaine de blessés et de nombreux dégâts matériels, notamment des commerces et des véhicules de transport incendiés. La classe politique avance dos à dos, ne se parlant que par presse interposée. Le dialogue est rompu avant même d’avoir commencé. Le ballet incessant des bons offices, notamment ceux de l’UA, de l’ONU et de la CEDEAO se noie au bord de la lagune Ébrié. Les positions restent tranchées à moins de dix jours du scrutin et les Ivoiriens retiennent leur souffle.

Depuis l’appel à la désobéissance civile lancée par l’opposition, le spectacle est le même. Morts d’hommes, incendies de biens privés et publics, etc. Les deux camps se menacent et chacun bande ses muscles. Entre les partisans de la tenue du scrutin le 31 octobre et ceux qui ont juré qu’il n’aurait pas lieu, la course contre la montre est lancée. Qui sera le grand vainqueur au soir du 31 octobre ? Pas le peuple. Car, dans le bras de fer déjà enclenché les victimes directes et collatérales se comptent uniquement parmi le bas peuple. Comme lors des crises électorales de 2000 et de 2010, ce sont encore des citoyens lambda qui devront payer la note, salée. « Pour rappel, nous avons encore 3 000 morts qui attendent de trouver coupables et responsables », prévient Yves Amessan, sociologue. Nonobstant ce climat, les deux candidats encore en lice continuent de faire campagne et espèrent que l’élection se tiendra dans un climat apaisé. Alassane Ouattara, face à un candidat de « petit calibre », devrait passer haut la main. Mais l’opposition dans son ensemble ne compte pas laisser les choses en l’état. Et les Ivoiriens se rappellent les années sombres. L'ampleur et la violence des protestations politiques ont augmenté avant l'élection présidentielle et les manifestations sont motivées d’abord par l'opposition à un troisième mandat du Président Alassane Ouattara, avec de nouveaux griefs concernant une commission électorale reconstituée, ainsi que par l'échec de la distribution à grande échelle des cartes d'électeurs et cartes d’identité nécessaires pour participer à l'élection, plus le maintien en détention de prisonniers politiques.

Coutumes ivoiriennes Le cadre juridique des élections générales (présidentielle et législatives) de 1995, rejeté par le Front populaire ivoirien (FPI) et le Rassemblement des républicains (RDR), avait fait de ces élections une symphonie démocratique inachevée, explique le juriste Arsène Désiré Néné Bi. Les conditions d’éligibilité à la Présidence de la République et l’absence de Commission électorale indépendante constituaient les griefs principaux de l’opposition d’alors. Le dialogue gouvernement - opposition en vue d’adopter un cadre juridique consensuel n’avait pas pu aboutir, malgré des avancées sur fond de flexibilité réciproque. 25 ans après, bis repetita. «  Les égos des représentants des différentes formations politiques au cours de ce dialogue politique initié en 2020, malgré les points d’accords obtenus, ont fait de ce dialogue un autre symphonie inachevée, marquée par la non signature du document final par les parties au dialogue », rappelle Néné Bi. Aujourd’hui encore les questions liées aux conditions d’éligibilité et à la commission électorale constituent, entre autres, les griefs essentiels de l’opposition. Et, ironie de l’histoire, le pouvoir de 1995 se retrouve dans l’opposition tandis qu’une partie de l’opposition d’hier se retrouve au pouvoir. Les intérêts réciproques ayant changé, les positions politiques se sont inversées. Les élections présidentielles se suivent et se ressemblent. Pour l’élection présidentielle du 22 octobre 2000, sur 20 déclarations de candidatures, 15 candidatures furent rejetées, parmi lesquelles celles d’Alassane Ouattara, d’Henri Konan Bédié et de bien d’autres cadres du PDCI. 5 candidats seulement avaient été retenus. En 2020, l’histoire se répète. Seuls 4 candidats sont retenus. Laurent Gbagbo, Guillaume Soro, Mamadou Koulibaly et bien d’autres visages connus de la scène politique ont été écartés, faute de parrainages ou de soutien suffisant des électeurs. Autre rappel, l’élection présidentielle de 1995 avait été marquée par le boycott actif déclenché par le FPI et le RDR. Le schéma est le même en 2020, avec l’appel au boycott du PDCI et du FPI. Si en 1995 Francis Wodié avait été accusé, à raison ou à tort, d’avoir fait un pacte avec Henri Konan Bédié, cette année, c’est Bertin Konan Kouadio qui est qualifié par certains comme « un traitre, un vendu ».

Crises à l’horizon À moins de 10 jours du scrutin, le pays connait des remous. Pouvoir et opposition s’accusent mutuellement. Le quotidien se conjugue au rythme des violences, notamment dans les zones favorables à l’opposition. Après les villes de Bonoua et de Daoukro, celles de Dabou et de Bongouanou semblent avoir pris le relais. Dans la ville d’Abidjan, les quartiers de Yopougon et de Cocody sont les plus chauds. Les médiateurs nationaux et internationaux ont tous les regards tournés vers la date du 31 octobre. Pour eux, l’élection doit se tenir à cette date. Si elle n’a pas été très vigilante lors du transport du matériel électoral, l’opposition multiplie les actions afin d’empêcher le déploiement du même matériel. L’équation pour la Commission électorale indépendante et le gouvernement étant de réussir leur pari en respectant la date prévue. Un peu plus de 35 000 agents des forces de l’ordre seront déployés pour assurer la sécurité le jour du scrutin. « Avec les évènements de ces dernières semaines, plusieurs dispositions seront prises pour assurer la sécurité des électeurs le jour du scrutin. Il s’agira sûrement de renforcer la sécurité dans les zones marquées déjà comme étant des zones chaudes, tout en restant vigilants sur d’éventuelles zones qui pourraient entrer dans la danse le jour du scrutin », confie un sécurocrate. Pour certains observateurs, le plus dur à observer se fera dans la dernière décade avant l’élection et, surtout, après le 31 octobre. « Quelle que soit la situation, il va falloir rester en alerte. Si le gouvernement réussit son pari de tenir l’élection à date, s’ouvrira nécessairement une période de dialogue entre les protagonistes. Cette phase pourrait être la plus sensible, car les clivages seront plus grands avec l’opposition, qui ne reconnaitra pas le scrutin, auquel elle n’aura pas participé », explique un diplomate en poste à Abidjan.

Facteurs opportunistes Les risques de grève sont dominés par le secteur public, bien qu'ils soient rarement suffisamment étendus ou prolongés pour provoquer des effets plus importants. L'attaque contre un poste militaire à Kafolo, le 11 juin, qui a fait 10 morts, est la première attaque terroriste commise depuis le ciblage de Grand Bassam, en mars 2016. D'autres attaques contre des établissements militaires dans le nord sont probables, bien que les efforts visant à améliorer les relations entre le gouvernement et les communautés contribuent à empêcher l'infiltration de groupes terroristes. Le risque à Abidjan devrait augmenter autour de l'élection présidentielle, lorsque les autorités et les forces de sécurité se concentreront sur l'organisation et le contrôle des élections. Les allégations du gouvernement, en décembre 2019, concernant une tentative de coup d'État de Guillaume Soro, ainsi que les mutineries récurrentes de 2017 ont mis en évidence des divisions profondes au sein des forces armées. Même si plusieurs anciens rebelles ont été promus à des postes de haut niveau afin de neutraliser leur influence, cela n'élimine pas leur capacité d'intervention en cas de contestation des résultats des élections. Pour toutes ces raisons, les observateurs de la situation politique ivoirienne craignent un scénario de crise postélectorale similaire à celui de 2010 - 2011, voire de plus grande ampleur, qui fracturerait et paralyserait de nouveau le pays.

Yvan AFDAL

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