École : Déphasage entre niveau scolaire et résultats

Le faible niveau des élèves s’explique par plusieurs raisons.

Le problème n’est pas étranger aux Ivoiriens. Mais très peu sont capables d’expliquer aujourd’hui pourquoi d’un côté les résultats scolaires présentés chaque année sont reluisants alors que de l’autre le niveau des élèves est très bas. Enquête sur un phénomène qui suscite plus que de l’inquiétude.

Depuis plus de 5 ans, le taux de réussite aux examens scolaires, Certificat d’études primaires élémentaires (CEPE), Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et Baccalauréat, ne cesse de grimper à une vitesse vertigineuse. De 58% en 2011, on a frôlé la perfection au CEPE cette année, avec un taux de 83,57% d’admis. Au BEPC, les catastrophiques 17% de 2011 sont désormais un lointain souvenir. Le pays a affiché l’un de ses meilleurs taux d’admission en 2018 avec 60,14%. Au baccalauréat, l’écart entre les 20% de 2011 et les 44,97% cette année est tout simplement colossal. Et pourtant, sous le vernis, le décor n’est pas si brillant. Le rapport 2017 de la Banque mondiale sur le système éducatif a fait ressortir ce que beaucoup entrevoyaient déjà. Parmi les défaillances du système, le faible niveau des élèves a été pointé. Les jeunes Ivoiriens lisent et calculent moins bien que les jeunes Burundais, Burkinabé et Sénégalais, révèle l’institution de Bretton Woods, donnant ainsi la 172ème place à la Côte d’Ivoire sur 178  pays classés dans le développement du capital humain. « Nous sommes conscients du problème. Le niveau des élèves est faible et cela s’aggrave avec le temps. Mais il y a trop de problèmes et ce n’est pas de notre ressort », explique Assi Fulgence Assi, Secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI). Si les élèves ne s’améliorent pas, comment expliquer alors les taux scolaires relativement satisfaisants et les pourcentages de réussite aux examens qui arborent une courbe plutôt alléchante? « Les résultats présentés sont en déphasage avec la réalité. Il y a des observations que nous avons faites sur le terrain qui sont très graves. C’est en ce sens que je salue la Banque mondiale, qui, malgré les chiffres flatteurs présentés par le milieu de l’Éducation nationale, a mené son enquête et a produit un rapport qui est en fait le jour et la nuit comparé aux résultats présentés par notre système éducatif. Je peux vous dire, en tant qu’inspecteur pédagogique, qu’il y a des directeurs d’écoles qui ont peur de présenter des chiffres en deçà des attentes et qui sont obligés de donner des notes coupées de la réalité », explique Benson Madé Kokounseu. Selon lui, les responsables d’établissements et les directeurs régionaux se livrent aujourd’hui à une véritable guerre des chiffres. Ils veulent tous montrer à la ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement technique et de la formation professionnelle qu’ils bossent dur. Et tous les moyens sont bons pour gonfler les notes qu’ils auront à lui présenter.

Faible niveau « Nous voyons ce qui se passe sur le terrain. Tout ce qui intéresse les gens, ce sont les chiffres. Mais la plupart sont falsifiés, soit pour plaire aux autorités soit pour contenter les institutions internationales. La réalité est tout autre », souffle Abba Eban,Président du Mouvement pour l'union des enseignants de Côte d'Ivoire (MUNECI). Les taux de réussite aux examens ? En plus de la complaisance, il faut également ajouter la fraude, signale Claude Kadio, Président de l’Organisation des parents d’élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (OPEECI), qui fait également partie de la Commission de discipline de la Direction des examens et concours (DECO). « Chaque année, on met le grappin sur certains enseignants malveillants qui entretiennent des réseaux de fraude ». Mais la fraude, à l’entendre, est une hydre à plusieurs têtes, bien ancrée dans le système. « Les enseignants sont la première pierre du système de fraude à l’examen. C’est un réseau qu’on ne parviendra pas à démanteler facilement, parce qu’il y a beaucoup de complicités », poursuit M. Kadio. Autre fait à ajouter, les notes de classe. « À ce niveau, les établissement privés sont en tête de liste. Chacun veut vanter les qualités de son établissement, alors les notes de complaisances ne manquent pas. Et, puisque qu’on tient compte de ces notes pendant les examens de fin d’année, beaucoup se retrouvent avec d’excellents taux de réussite. Des taux qui viennent grossir le taux national », fustige le membre de la Commission de discipline de la DECO. Ce sont tous ces facteurs, d’après lui, qui expliquent le déphasage entre le niveau réel de nos élèves et les excellents résultats scolaires.

Falsifications « Nos enfants ne savent ni lire ni écrire, nous le voyons. C’est vrai que le taux de réussite aux examens est à saluer, mais nous demandons aussi qu’il reflète le véritable niveau des élèves », plaide-t-il. Pour les acteurs du système éducatif, le problème se situe à la base. « Tout commence au primaire. Cette étape est fondamentale dans la formation d’un enfant. Or les différentes réformes ont fragilisé l’apprentissage, notamment la décision de faire passer les enfants en classe supérieure avec 4 de moyenne. Chaque étape est nécessaire, avec des objectifs bien précis à atteindre. Quand l’enfant finit le cours préparatoire (CP), il doit pouvoir lire une phrase. Au cours élémentaire (CE), cet acquis est consolidé, etc. », explique Abba Eban. L’approche par compétences n’est pas mauvaise en soi, selon Benson Madé Kokounseu. « Le but est d’éviter que les élèves ne se retrouvent dans la rue. Il faut les garder autant qu’on peut dans le système éducatif», défend l’inspecteur pédagogique. Avant de relativiser : « en réalité, ce n’est pas le fait de faire passer les élèves avec 4 de moyenne au primaire ou 9 au secondaire qui pose problème, mais plutôt  le système d’évaluation. Il y a des élèves qui ont l’entrée en 6ème sans repêchage, mais qui ne savent ni lire ni écrire.  Pourquoi ? Tout simplement parce que la formation est mauvaise. Il faut le dire clairement : la qualité de nos enseignants pose problème. Le mode de recrutement n’est pas bon. Les évaluations sont approximatives et les enseignants se lancent dans le marchandage des notes. C’est ce qui est inquiétant quant à la mise en œuvre de l’approche par compétence. Il faut chercher à résoudre ces problèmes ». Les enseignants ? Mais quels enseignants ? Pour Ebban Eban, le problème n’est pas du tout là. Il faut plutôt revisiter les programmes scolaires. « Il faut redéfinir les priorités au primaire et au secondaire. Ensuite, débarrasser les enfants de toutes ces matières superflues qui les encombrent. Nous disons qu’au primaire, un élève doit pouvoir lire, écrire, calculer. Tout le reste n’est pas important. Alors, il faut consacrer plus de temps au français et aux mathématiques, ce qui n’est pas fait. Au contraire, on embrouille le cerveau de l’enfant avec tous les autres programmes, moins importants», déplore l’enseignant. Autre défaillance à souligner pour l’OPEECI, la démission des parents dans l’éducation de leurs enfants. Mais avant de juger il faut se souvenir. « Entre l’état dans lequel on  a trouvé le système éducatif ivoirien et aujourd’hui, il y a un grand fossé. La construction de salles de classe, le recrutement de dizaine de milliers d’enseignants, l’école pour tous, l’augmentation du quantum horaire afin de relever le niveau des élèves au primaire, le maintien d’un climat apaisé permanent à l’école, etc. Tout cela montre que l’État a beaucoup fait pour l’école et continue ses efforts », note un proche collaborateur de la ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement technique et de la formation professionnelle. Aujourd’hui, le problème qui se pose, fait-il savoir, date des années 90. « Il ne s’agit pas d’un problème récent, mais d’une gangrène que nous sommes en train d’enrayer peu à peu. La Côte d’Ivoire octroie 5% de son PIB à l’éducation. Comment comprendre que des pays où le budget alloué au système éducatif est deux fois inférieur au nôtre aient un système nettement performant ? Ce n’est pas un problème de moyens mais de volonté. Il faut mettre les acteurs au pas et nous sommes en train de le faire. Ceux qui sabotent le système éducatif seront sanctionnés. (…) Dire que les résultats sont falsifiés est totalement faux, puisque tout est informatisé de nos jours. Ce qu’il faut faire, c’est plus agir sur le terrain, accroître les contrôles. Et, dans ce sens, les directeurs d’écoles doivent nous aider », conclut-il.

Raphaël TANOH

 

 

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