Écoles coraniques : 300 000 enfants à sauver

Depuis 2005, les autorités gouvernementales se penchent sur les écoles religieuses qui enseignent sur le territoire national, à cause justement du nombre d’enfants qu’elles regroupent. Si elles peuvent répondre aux standards nationaux, alors on leur octroie la reconnaissance étatique. Les élèves issus de ces écoles contribuent ainsi au développement socioéconomique du pays. Jusque-là, les établissements chrétiens ont réussi le test. Mais, au niveau des écoles confessionnelles islamiques, un grand nombre refuse de rentrer dans le rang. Baignant dans une certaine précarité et ayant des a priori sur le système éducatif national, certains se braquent. Ce qui rend difficile l’intégration de ces établissements de fortune dans le système éducatif national. Une longue marche est ainsi engagée.

Adjamé, dernière la mairie. Dans le prolongement de la rue qui part de la mosquée vers le Plateau, entre les bâtisses ternes et désuètes, résiste encore l’une des écoles coraniques traditionnelles types dans la grande métropole. Les enfants y vont, souvent dépenaillés, pour apprendre l’arabe. L’histoire et la géographie n’ont rien à voir avec le programme du système éducatif ivoirien. Les élèves ne présentent pas d’examen national et leur profil ne leur permettra pas d’intégrer le monde professionnel. Pourtant, les parents y envoient leurs gosses. À Abidjan, ce type d’enseignement est en voie de disparition. Mais il en existe toujours à Yopougon, à Abobo. À l’intérieur du pays, des villes comme Séguela, Bondoukou, Mankono, pullulent de ce type d’enseignement. Grâce à la Stratégie nationale d’intégration des enfants des structures islamiques dans le système formel (SNIESE), ce sont aujourd’hui 327 476 enfants qui ont été recensés comme fréquentant ces écoles coraniques à travers le pays. Des enfants à différencier de ceux qui fréquentent les écoles confessionnelles islamiques reconnues par l’État et qui se retrouvent au sein de l’Organisation des écoles et établissements confessionnels islamiques de Côte d’Ivoire (OEECI). Elles sont au nombre de 101 890. « Les établissements islamiques qui se trouvent au sein de l’OEECI sont agréés par l’État. Nos enfants présentent les examens scolaires et, dans les établissements de l’OEECI, le programme scolaire normal est enseigné en plus des programmes arabes », spécifie Mamadou Dosso, directeur des établissements IQRA, la référence en terme d’enseignement confessionnel islamique en Côte d’Ivoire. « Dans ce milieu, les écoles confessionnelles chrétiennes ont pris une grande avance », explique Vahama Kamagaté, juriste, expert en communication, qui travaille pour la mise en œuvre de la Stratégie nationale d’intégration des enfants des structures islamiques dans le système formel. Ce besoin d’intégration s’est accentué avec la politique de l’école pour tous prônée en Côte d’Ivoire. Cela fait déjà 15 ans, selon Vahama Kamagaté que l’État tente d’intégrer les écoles coraniques, encore appelée médersas, dans le système éducatif national. Ce qui a abouti aujourd’hui à la création de l’OEECI. Mais l’école pour tous a démontré qu’il fallait mettre en place toute une stratégie nationale d’intégration des medersas. Ce sont, dit-il, 1,6 million d’enfants qui sont répertoriés comme non scolarisés en Côte d’Ivoire. « Parmi ces enfants, il y a bien sûr les 327 476 enfants des medersas non reconnues », explique l’expert. Avant d’ajouter : « si nous parvenons déjà à intégrer ces 327 476 enfants dans le système éducatif formel, le nombre d’enfants déscolarisés baissera considérablement ».

Difficultés Mais ce ne sera pas une sinécure. Les parents qui envoient leurs enfants dans ces établissements invoquent des raisons qui sont propres à leur culture. « Le plus souvent, vous trouverez des médersas dans les localités à forte tradition islamique, comme dans le nord-est du pays », explique Mamadou Dosso. En témoigne Mory Fofana, dont l’un des enfants a longtemps fréquenté une école coranique non reconnue par l’État, à Adjamé-Habitat, avant de basculer dans l’enseignement prodigué par les établissements confessionnels de l’OEECI. « J’avais déjà deux de mes enfants inscrits dans l’enseignement général. J’ai décidé que le dernier emprunterait la voie de Dieu. C’est pour cela que je l’ai inscrit dans une école coranique, qui n’était pas reconnue par l’État à cette époque », explique ce parent. Pour M. Fofana, ces écoles permettent de garder l’enfant dans la droiture, avec les préceptes de Dieu. Ce qui l’empêche de s’adonner à la débauche que l’on voit assez dans l’enseignement général, selon lui. Mais M. Fofana a fini par comprendre qu’il fallait couper la poire en deux. En plus d’apprendre l’arabe, son enfant a présenté le BEPC au même titre que les élèves de l’enseignement général. Il peut passer un concours avec ce diplôme. « Pour beaucoup, c’est à cause des préjugés. Avant, beaucoup voyaient dans l’enseignement général, l’école des Blancs. Pis : l’école des Chrétiens et un lieu où l’on apprenait à l’enfant à devenir mal poli », explique Bacounadi Ouattara, Imam de la mosquée de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). L’intégration des écoles confessionnelles islamiques dans l’enseignement général n’a pourtant pas consisté à détruire la structure de ces établissements.

Préjugés Selon Laurent Brou, membre de la cellule technique de la Commission nationale de la Stratégie nationale d’intégration des enfants des structures islamiques d’éducation, il a suffi d’intégrer les programmes scolaires au sein de leur enseignement. C’est par ailleurs ce qu’explique le directeur des établissements IQRA, Mamadou Dosso. Leurs élèves, au dire de l’Imam, ont un taux de réussite assez élevé au CEPE, au BEPC et au baccalauréat. Ils apprennent le français, l’arabe et l’anglais. Un avantage. Problème : sur environ 1 409 écoles islamiques seulement 244 ont été intégrées à l’enseignement formel. Soit 17% en 15 ans. Trop faible ! D’où la nécessité de passer à la vitesse supérieure pour secourir les 327 476 enfants restants. Joseph Biagné Guédé, coordonnateur national du programme Éducation Côte d’Ivoire au sein de l’UNICEF, ajoute que dans de nombreuses localités du pays la principale difficulté est de convaincre les communautés que ces écoles, où elles envoient leurs enfants, ne sont pas considérées comme telles. Et que, par conséquent, leurs enfants ne sont pas scolarisés. D’après Laurent Brou, membre de la cellule technique, les premières approches ont montré que les parents cachaient leurs enfants dès qu’ils apprenaient que des membres du gouvernement voulaient les envoyer à « l’école des Blancs ». Il faut donc les convaincre du bien-fondé du système éducatif ivoirien. Et pour le faire, les membres de l’équipe de la Stratégie d’intégration doivent mettre des gants. Par exemple, ne pas leur faire croire que les écoles coraniques n’offrent pas de débouchées (même si c’est bien le cas) ; ne pas montrer qu’on vient chambouler ce que leurs enfants apprennent à l’école coranique, mais que l’on vient au contraire apporter un plus.  Après quoi, le millier d’écoles coraniques éparpillées sur l’ensemble du territoire national, encore appelées « dougouman kalan », devront intégrer dans leurs formation le système éducatif ivoirien. En un mot : s’ajouté aux 244 autres écoles qui les ont précédées au sein de l’OEECI. Pour les parents ou les fondateurs de ces établissements, l’État donne un délai qui court jusqu’à 2025. « Après cela, les écoles qui ne rentreront pas dans le rang seront toutes fermées et les enfants envoyés dans un autre établissement », prévient Vahama Kamagaté. Un budget de 31,5 milliards de francs CFA (dont 51% apporté par l’État) a été dégagé pour la mise en place de la Stratégie nationale d’intégration des enfants des structures islamiques dans le système formel (SNIESE). « Réussir ce programme viendrait à réduire considérablement le nombre d’enfants non scolarisés en Côte d’Ivoire », insiste Joseph Biagné Guédé. Sur la route de l’école pour tous, il restera encore un million d’enfants (entre 6 et 16 ans) à conduire sur le bon chemin. Qu’ils soient dans la rue ou dans des activités diverses, il faudra les trouver rapidement et leur donner leur chance de réussir

Raphaël TANOH

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Par Raphael Tanoh

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