Le monde doit désormais se rendre ā l'évidence : l'augmentation de la température moyenne mondiale dépassera 1,5 °C, l'objectif le plus ambitieux de l'accord de Paris sur le climat de 2015. Cela implique d'élaborer un plan pour gérer les conséquences en mettant davantage l'accent sur l'adaptation, les pertes et préjudices, et la géo-ingénierie tout en redoublant d'efforts pour réduire les émissions de gaz ā effet de serre (GES).
Un nouveau rapport alarmant du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) avertit que, même si les gouvernements tiennent toutes leurs promesses climatiques actuelles, le réchauffement mondial pourrait atteindre 1,8 °C plus tard au cours de ce siècle. Dans le même temps, la poursuite des politiques actuelles pourrait conduire à un réchauffement de 2,6 °C d'ici 2100. Dans un cas comme dans l'autre, le dépassement de 1,5 °C exposera le monde à des coûts considérables, notamment des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses, ainsi que des épisodes de fortes pluies dans de nombreuses régions. Il nous rapprochera aussi du franchissement de seuils climatiques (ou « points de bascule ») au-delà desquels les risques deviennent bien plus élevés – comme la déstabilisation des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique occidental.
Si les pays les plus pauvres continueront d'être touchés les premiers et le plus durement, cet été a montré que même des pays riches comme le Royaume-Uni ne sont pas prêts face aux risques liés au climat qui se matérialisent déjà – sans parler de ceux qui nous attendent. Les températures augmenteront, et les effets négatifs du changement climatique continueront de s'accumuler jusqu'à ce que les émissions mondiales de GES soient ramenées à zéro net et que les concentrations atmosphériques cessent de croître. Tant qu'elles augmenteront, les coûts pour nous tous augmenteront eux aussi. L'objectif de zéro net découle des lois de la physique, pas d'une idéologie.
Les effets du dépassement de 1,5 °C exigeront des investissements bien plus importants dans l'adaptation et la résilience, allant du renforcement des protections côtières au développement de variétés de cultures plus résistantes à la sécheresse. De tels investissements deviendront une priorité bien plus élevée, et les besoins globaux d'investissement seront bien supérieurs à ce qu'ils auraient été si nous avions atteint l'objectif de Paris.
L'adaptation a toutefois ses limites. Le franchissement de seuils climatiques majeurs pourrait conduire à des conditions si hostiles que le développement socioéconomique lui-même s'inverserait, contraignant des centaines de millions de personnes à se déplacer, quelles que soient les mesures d'adaptation en place.
Plus nous mettrons de temps à atteindre des émissions nettes nulles, plus les coûts seront élevés. Les minimiser exigera davantage d'investissements pour réduire rapidement les émissions grâce au déploiement des énergies renouvelables et des véhicules électriques, tout en accélérant les progrès dans les secteurs difficiles à décarboner, comme le transport maritime et l'aviation.
Même si l'investissement dans les technologies nécessaires a fortement augmenté, il nous faut encore une accélération marquée et durable pour éliminer progressivement les pratiques polluantes et inefficaces qui font encore grimper les émissions. Malgré l' avertissement de l'Agence internationale de l'énergie, il y a cinq ans, selon lequel limiter le réchauffement à 1,5 °C exigeait qu'aucun nouveau projet d'énergies fossiles ne soit lancé, de nombreux producteurs ont accru l'exploitation de leurs réserves de pétrole, de gaz et de charbon. En conséquence, la lutte contre le changement climatique exigera de laisser à l’abandon encore davantage d’infrastructures liées aux énergies fossiles, ce qui entraînera un coût réel pour les investisseurs qui ont privilégié les énergies polluantes au détriment des énergies renouvelables.
Il faut aussi reconnaître les coûts élevés liés à la dépendance aux marchés internationaux des hydrocarbures. La concurrence pour les combustibles fossiles alimente des conflits violents, et la volatilité des prix a, à maintes reprises, provoqué de graves crises économiques. Pourtant, dans la plupart des régions du monde, l'énergie propre est désormais moins chère que les alternatives polluantes. Investir dans des technologies et des infrastructures propres et efficaces offre aux pays en développement la possibilité de générer une croissance économique forte, durable et résiliente, tout en réduisant les émissions.
Néanmoins, le rapport du PNUE souligne qu'inverser le dépassement de 1,5 °C exigera d'aller au-delà du zéro net pour atteindre des émissions négatives, ce qui signifie qu'il nous faudra, à terme, retirer de l'atmosphère bien plus de dioxyde de carbone que nous n'en émettons. Même si nous pouvons et devons accroître les puits de carbone naturels, notamment les forêts, ceux-ci ne fourniront probablement pas la capacité totale dont nous aurons besoin. Combler l'écart restant exigera donc davantage d'investissements dans des méthodes artificielles permettant d'extraire et de stocker des milliards de tonnes de CO₂ atmosphérique.
Nous devrions aussi examiner attentivement le potentiel d'autres solutions de géo-ingénierie, y compris celles visant à réduire la quantité totale d'énergie solaire atteignant la surface de la Terre. Des recherches supplémentaires sont toutefois nécessaires, car ces options comportent des risques importants et des implications éthiques. Par exemple, refroidir la planète tout en laissant des niveaux élevés de CO₂ dans l'atmosphère acidifierait nos océans, avec des conséquences potentiellement dangereuses.
Les prochaines décennies seront difficiles. Il y aura de nombreuses opportunités d'investissement et de croissance, mais aussi de graves dangers, du fait de la lenteur, jusqu'ici, de notre réponse aux risques du changement climatique. Nous devons prendre la mesure de notre nouvelle réalité avant de franchir un nouveau seuil dangereux.
Par Nicholas Stern


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