Dčs son annonce, le cessez-le-feu entre les États-Unis, Israël et lIran a été marqué par une nouvelle dynamique paradoxale : une paix toute proche de la guerre, et une guerre toute proche de sa résolution.
Le protocole d’accord signé par les États-Unis et l’Iran au mois de juin était censé marquer le début de 60 jours de négociations, qui devaient aboutir à une paix globale. Au lieu de cela, cette signature a vu les combats se poursuivre, notamment des frappes américaines et iraniennes dans le détroit d’Ormuz, ainsi que la prise de contrôle de la côte yéménite de la mer Rouge par les Houthis, qui menace de perturber le trafic maritime au niveau du détroit de Bab el-Mandeb.
Plusieurs dizaines de milliers de frappes aériennes n’ont pas contraint l’Iran à rouvrir le détroit d’Ormuz. Le régime de Téhéran affirme qu’il lèvera le blocus en échange de la fin de 40 ans de sanctions. Les États-Unis font le choix contraire, en renforçant encore davantage des sanctions déjà maximales. La capitulation de l’Iran n’est pas plus proche pour autant, ce qui illustre l’incapacité des États-Unis à gérer les retombées de leur propre fureur.
Dans l’ensemble de la région, l’emploi de la force devient moins un signe de puissance qu’une source d’instabilité. À Gaza, la guerre n’est pas un moyen d’atteindre un objectif politique ; elle constitue précisément l’objectif. En appliquant sa doctrine sur Gaza, fondée sur une force et une destruction disproportionnées, Israël mène une guerre non seulement contre le Hamas, mais également contre l’ordre juridique international lui-même. L’État hébreu met par ailleurs cette doctrine en œuvre dans le sud du Liban, où ses frappes aériennes se poursuivent sans interruption, malgré deux cessez-le-feu et un accord de paix qui réduit à une farce la souveraineté libanaise.
Il est souvent expliqué que, sous la présidence de Donald Trump, une approche non dissimulée selon laquelle la force fait le droit a pris le dessus sur la politique étrangère américaine, comme en témoignent l’extraordinaire capture de l’ancien président vénézuélien Nicolas Maduro et la guerre contre l’Iran. Les États-Unis se sont même affranchis du respect ne serait-ce que de façade qu’ils témoignaient autrefois aux lois et institutions internationales. L’administration du président américain George W. Bush avait à tout le moins justifié l’invasion de l’Irak devant le Conseil de sécurité des Nations Unies ; celle de Donald Trump agit sur la base de la coercition pure et simple, sans même feindre de consulter autrui (si ce n’est l’État hébreu, avec lequel les États-Unis collaborent étroitement).
Nous assistons toutefois moins à une rupture qu’à une escalade. Que ce soit en procédant à des exécutions extrajudiciaires au moyen de drones, ou en détenant indéfiniment des individus à Guantanamo, les États-Unis démantèlent systématiquement depuis une génération l’ordre international d’après-guerre, « fondé sur des règles », dont ils étaient autrefois les artisans. Les États-Unis restreignent non seulement les principes universels de ces règles, mais les rendent également caduques pour l’essentiel. Le chemin menant à la doctrine Trump de domination mondiale a été ouvert par la complicité de la précédente administration dans le génocide de Gaza.
L’adhésion ouverte au militarisme coercitif a cependant produit un impact bien différent de celui escompté par Trump. Loin de renforcer la domination américaine, cette approche l’a érodée. Lorsque la distinction entre guerre et paix se dissout dans un cessez-le-feu qui n’aboutit ni à l’une, ni à l’autre, et que plusieurs mois de bombardements n’aboutissent à rien de comparable à une victoire, l’emploi de la force ressemble moins à de la puissance qu’à une destruction inutile.
La guerre perpétuelle rend impossible tout ordre mondial. Le recours à la force brute est voué à engendrer une résistance, et les crimes de guerre à susciter des condamnations au niveau international. Si la coercition rend la souveraineté conditionnelle, elle ne peut garantir une domination durable. L’interrogation réside par conséquent dans la suite des événements.
Le militarisme coercitif a provoqué une période de profonde instabilité ; son échec pourrait ouvrir la voie à des relations plus équilibrées entre les États : un nouveau multilatéralisme, fondé sur la souveraineté, renforcé par des mécanismes régionaux et mondiaux de promotion des droits universels, de la retenue mutuelle ainsi que d’un processus décisionnel collectif concernant les ressources, les normes et les valeurs communes. Ce multilatéralisme relève certainement d’un idéal, mais tous les pays, États-Unis inclus, ont intérêt à le bâtir.
L’ONU ne serait pas superflue dans ce nouveau système. L’organisation n’ayant toutefois adopté qu’une seule résolution concernant la guerre en Iran (condamnant les représailles iraniennes, mais pas les attaques américano-israéliennes à l’origine de celles-ci), la diplomatie a besoin d’autres défenseurs. Les initiatives régionales revêtent une importance particulière, et leur potentiel commence déjà à se manifester.
Prenons l’exemple du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran. Les négociations ont été menées sous l’égide d’une coalition inattendue, menée par le Pakistan et le Qatar, avec le soutien de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et de la Turquie. Cela représente une évolution majeure par rapport aux négociations qui avaient abouti au Plan d’action global conjoint (JCPOA) de 2015, l’accord sur le nucléaire conclu par l’Iran avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, l’Allemagne et l’Union européenne.
Cette évolution est d’autant plus frappante qu’en 2010, les États qui allaient par la suite signer le JCPOA avaient rapidement rejeté un accord d’échange de combustible nucléaire que le Brésil et la Turquie avaient négocié avec l’Iran. Comme le déplorait Amorim, alors ministre brésilien des Affaires étrangères, « les pôles traditionnels de puissance ne partagent pas volontiers leur statut privilégié ».
Illustration supplémentaire, le cadre consultatif informel établi entre l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie vise à bâtir une architecture de sécurité régionale plus stable, fondée sur des normes communes, notamment sur l’engagement de renoncer à l’emploi de la force. Le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie ont également officialisé un accord de défense mutuelle, connu sous le nom d’Accord de défense conjoint de La Mecque, qui n’identifie aucun adversaire, et qui laisse ouverte la possibilité pour d’autres États de s’y joindre. Bien que la portée de cet accord soit mise à l’épreuve par les attaques houthies contre l’Arabie saoudite, la tendance générale est indéniable : un ordre régional davantage pluraliste émerge, dans lequel les pays assument davantage la responsabilité de leur propre sécurité, plutôt que de laisser les États-Unis imposer leur volonté.
À l’instar du détroit d’Ormuz, le détroit de Bab el-Mandeb est désormais fermé de facto, en raison de la force asymétrique déchaînée en réponse à l’escalade américaine. Ce n’est pas seulement à une extrême violence que nous assistons au Moyen-Orient, mais également à une extrême surenchère. Pour autant, cette guerre qui catalyse la désintégration d’un ordre multilatéral dirigé par les États-Unis ouvre également la voie à un multilatéralisme plus durable, fondé sur les droits, la retenue, la dignité, la diplomatie et le respect de la souveraineté.
Par Pedro Abramovay et Julia Sakr-Tierney


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