Cacao : S’unir pour ne plus subir

Si la délocalisation du siège de l’ICCO à Abidjan est légitime, elle n’a pas d’impact sur la politique de fixation des prix

Frappés de plein fouet par une crise des prix sur le marché mondial, les pays producteurs de cacao ont plus que jamais compris qu’ils devaient unir leurs forces face au marché. Réunis à Abidjan à la fin du mois d’avril, une dizaine de ces pays, qui produisent 95% du cacao mondial, sont déterminés à peser du poids qui est le leur. Cette démarche repose sur la transformation locale de la fève de cacao, et la transparence au niveau de la gestion des stocks et de la consommation mondiale. Pour relever ces défis, les producteurs doivent non seulement entrer en compétition avec des industriels plus outillés et presque plus puissants qu’eux, mais aussi maîtriser la concurrence entre eux. Une équation difficile à résoudre pour des États dont le marché de consommation intérieur reste faible.

Créée en 1973 à l’initiative des pays transformateurs et consommateurs de cacao, l’Organisation internationale du cacao (ICCO) s'est installée depuis le mardi 25 avril à Abidjan. Alors que cette structure était basée à Londres, principale place de marché des matières premières agricoles, la Côte d’Ivoire, premier pays producteur de cacao, a multiplié les démarches afin de l'accueillir, même si dans la pratique, abriter ce siège est certes prestigieux, mais sans enjeux véritables pour le marché. Cette lutte d’influence se déroule dans un contexte de crise cacaoyère marquée par une « chute drastique des coûts depuis six mois », selon le ministre ivoirien de l’Agriculture, Mamadou Sangafowa Coulibaly. La situation difficile a relancé la question de la transformation locale, remis sur la table celle de la transparence au niveau du marché mondial et conduit les pays producteurs à jeter les bases d’une coopération plus renforcée et plus solide.

 

Transformer pour quel marché ? Le Ghana, le Nigéria, le Cameroun, le Togo, ou en encore l’Équateur, la Colombie, le Brésil et l’Indonésie qui, avec la Côte d’ivoire, fournissent 95% de la production mondiale de fèves de cacao, se sont donné rendez-vous à Abidjan en marge de l’inauguration officielle du siège de l’ICCO. Leur objectif, au delà de la simple production, est de maîtriser le marché et la consommation mondiale en parlant d’une même et unique voix face aux industriels. De ce fait, la « transformation locale pour un marché local » était sur toutes les lèvres. « Il faut, dès maintenant, inculquer la culture de la consommation du cacao dès le bas âge à nos enfants et développer un marché de consommation », confiait à JDA Victor Lyana, expert nigérian. Une idée que partage le ministre ivoirien de l’Agriculture qui, comme ses homologues du Togo et du Nigéria, pense qu’il faut « aller vers d’autres marchés sur le continent Africain et vers les pays émergents. » Si cela est faisable et réalisable, une productrice locale, déjà installée en Côte d’Ivoire et dans certains pays africains s’interroge, sous couvert de l’anonymat, sur une politique pour booster la consommation actuelle. « Ces pays produisent plus de 95% du cacao mondial, mais consomment moins de 5% du cacao industrialisé. Pendant qu’ils réfléchissent au marché du futur, qu’en est-il du marché actuel ? Comment le développer et comment encourager les industriels installés sur place ? », demande-t-elle, avant de faire remarquer qu’alors que tous ces pays sont réunis, le chocolat et les autres dérivés du cacao sont absents au menu des pauses café. Un avis partagé par un spécialiste de la question, Ousmane Attai, pour qui « le courage et la volonté politique manquent. La Côte d’Ivoire n’a, jusque-là, aucune politique réelle pour faire consommer à moindre coût ce qu’elle transforme sur place, alors comment peut-elle espérer conquérir de nouveaux marchés ? »

 

Effet d'annonce ? Voir les représentants de ces pays producteurs parler officiellement le même langage est pour M. Attai un simple coup de pub. Il en veut pour preuve l’accord signé le 13 avril entre la Côte d’Ivoire et son voisin le Ghana. Il a pour but, entre autres, d’avoir un impact sur les prix internationaux et de lutter contre le trafic transfrontalier. « Pendant ce temps, le Ghana fixe le prix bord champ à 900 francs CFA, alors que la Côte d’Ivoire est à 700 francs CFA, une situation qui favorise la fuite du cacao ivoirien vers son voisin. » Le Ghana peut-il sincèrement lutter contre ce trafic ?, « Non ! », répond M. Attai, qui croit savoir que le Ghana tire profit de la situation et espère surtout combler le gap de sa production destinée à l’exportation en « tirant illégalement » le cacao ivoirien. Mais sur la table de la conférence de presse qu’ils animaient le lundi 24 avril, les représentants de ces différents pays tentaient de rassurer. « Le fait d’être tous à cette table est un signal fort que nous donnons au marché », lançait le directeur exécutif de l’ICCO, l’Ivoirien Jean Marc Anga. Selon lui, ces pays n’ont pas d’autres choix que de s’unir pour être plus forts afin de sauver leur économie cacaoyère.

 

Le défi de la transparence Avoir une influence sur les coûts du marché international, c’est aussi avoir la maîtrise des stocks et de la consommation mondiale. Pourtant, à l’heure actuelle, les industriels refusent toujours de lever le voile sur les stocks qu’ils détiennent et de donner des chiffres sur la consommation mondiale de l’or brun. « Ce flou entretenu par les industriels leur permet d’être les maîtres du marché mondial et de tirer profit de la spéculation au détriment des producteurs », explique le Nigérian Victor Lyanna. Pour lui, les pays producteurs restent faibles dans la politique de contrôle des stocks. À en croire Mamadou Sangafowa Coulibaly, cette transparence longtemps exigée aux pays producteurs doit être de mise pour les industriels. « La transparence ne peut pas être d’un seul côté. On peut facilement projeter les productions », mais reconnait-il, « nous n’avons pas une grande lisibilité sur la consommation et les stocks qui sont détenus. On en parle depuis de longues années, ce sont d'anciennes questions. » Pourtant, il se dit confiant quant à « la détermination des pays producteurs » pour régler cette question « une bonne fois pour toutes. » Comment ? Pour le moment, le silence radio est de mise chez chacun des producteurs, alors que les espions industriels des grands transformateurs inondent depuis plusieurs années les plantations de cacao afin de maîtriser les prévisions de production dans chaque pays. Le combat de David contre Goliath ?

 

Ouakaltio OUATTARA

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