Égalité des genres : À double vitesse

La lutte pour l’égalité des genres entre l’homme et la femme en Côte d’Ivoire évolue sur deux tableaux. D’une part, il y a la machine législative, assez bien huilée, qui avance conformément aux lois internationales, et, d’autre part, s’érigent les dures réalités du terrain, qui constituent un frein à l’émancipation de la gent féminine. Si le quota de 30% de représentativité des femmes au sein des hautes instances n’est pas encore un véritable acquis, les dames visent tout de même les 50% en 2030. Combat réaliste ou volonté féminine inébranlable ? Pour l’instant, nous sommes loin du compte et, si certaines femmes parlent d’avancées, le chemin est encore très long. Les « He for She » se comptent sur le bout des doigts et plusieurs observateurs craignent que le combat soit mené contre les hommes et non pour l’émancipation de la femme.

En 2030, les femmes de Côte d’Ivoire seront (ou presque) sur le même pied d’égalité que les hommes. Dans dix ans disparaîtront les inégalités salariales entre hommes et femmes, le déséquilibre moral, et plus personne ne pourra dire que la lutte pour l’égalité des genres n’aura pas atteint son but. C’est ce que souhaite Henriette Lagou, Présidente de Renouveau pour la paix et la concorde (RPC). La bataille pour l’objectif 50% est donc déclarée. 50% de représentativité, 50% de candidatures, 50% dans le partage avec les hommes. « Aujourd’hui, nous sommes à 30%, ce qui est déjà bon, vu là d’où nous sommes parties », ajoute cette femme leader. Suffisant pour comprendre la situation des femmes en Côte d’Ivoire ? Alors que s’annonce la Journée internationale de la femme, articulée autour du thème « La promotion de la femme, un atout pour une paix durable en Côte d’Ivoire », beaucoup de questions s’amoncèlent sur les acquis et les besoins au niveau national. « Ce que les femmes ont obtenu aujourd’hui, comparé à 30 ans en arrière, est énorme », se réjouit Were Were Liking, fondatrice du groupe Ki Yi M'Bock, compagnie de théâtre basée à Abidjan. Et la première avancée notable a été, selon elle, l’adoption, le 21 novembre 2012, du projet de loi sur le mariage. Le mari n’est plus le maître incontesté dans le foyer. Il doit partager l’exercice de l’autorité parentale à part égale avec son épouse. En son article 59, la nouvelle loi indique que les époux contribuent dorénavant aux charges du mariage à proportion de leurs facultés respectives. La loi oui, mais dans la pratique les choses coincent encore.

Mariage L’article 60 induit le principe de choix du domicile conjugal par décision commune des époux, quand l’article 67 instaure l’égalité des époux dans le choix de l’exercice d’une profession. Même si, dans la pratique, c’est une autre paire de manches, Henriette Lagou estime que la bataille se mène sur le terrain et finira à l’Assemblée nationale par le vote d’une loi. « C’est ce que je dis aux femmes de Côte d’Ivoire.  Il faut se mettre en ordre de bataille », note-t-elle.  C’est en 1983 que la Côte d’Ivoire a commencé à laisser ses traces dans la lutte pour l’égalité des genres. De la loi qui donne la possibilité à la femme de choisir la communauté ou la séparation des biens au Compendium des compétences féminines de Côte d’Ivoire (COCOFCI), créé en 2012, il y a eu du chemin parcouru. Mais, pour Chantal Moussokoura Fanny, sénatrice de la région du Folon et maire de la commune de Kaniasso, la véritable avancée reste incontestablement l’égalité dans le foyer. Elle salue par ailleurs l’accès des femmes, de plus en plus, à des emplois réservés jusque-là aux hommes. Elle fait notamment référence aux quatre élèves-gendarmes femmes qui ont été présentés en 2015 aux Ivoiriens, les premières à avoir intégré ce corps. Leur intégration précéda celle des sous-officiers féminins, lors de la rentrée 2015 - 2016. « Ce ne seront pas les dernières. Cela ouvre la voie à d’autres femmes pour intégrer ce corps. Et cela fait aussi comprendre qu’une femme peut exercer le métier d’un homme. Ce sont des choses que nous saluons dans la lutte pour l’égalité des genres en Côte d’Ivoire », se réjouit Maimouna Kangouté, la Secrétaire générale du Syndicat des sages-femmes de Côte d'Ivoire. Qui poursuit que le plus difficile est de faire le premier pas. Une fois les préjugés vaincus, le reste coule de source, d’après Mme Kangouté.

Célébration Mais le tableau n’est pas aussi reluisant qu’on pourrait le croire. « Pour commencer, la seule qui pourrait constituer un frein à l’émancipation de la femme reste la femme elle-même », ajoute-t-elle.  Rien que concernant la loi sur le mariage, aux dires de Maïmouna Kangouté, les femmes préfèrent rester dans l’ignorance et laisser le mari garder les mêmes avantages. Car elles ont souvent peur de prendre leurs responsabilités. Quasiment dans la même veine, Ly Ramata Bakayoko, ministre de la Femme, de la famille et de l'enfant, souligne les efforts qu’il faudra faire dans la lutte pour l’égalité des genres en Côte d’Ivoire. À l’occasion de l’annonce de cette Journée internationale de la femme, qui sera célébrée avec un pagne comme uniforme (qui symbolise la femme africaine par excellence afin de mieux incarner le thème et véhiculer le message), la ministre veut mobiliser la gent féminine autour de la lutte. Car, selon elle, malgré les efforts consentis par les autorités ivoiriennes, un certain nombre de défis reste à relever. Parmi ces défis, la faible représentativité des femmes dans les instances de décision, le nombre encore élevé de femmes analphabètes et la persistance des violences basées sur le genre.

Combat Les taux de représentation des femmes dans les gouvernements et assemblées, d’après l’Union Européenne, tournent autour de 11,37% au Parlement et 18,2% dans le gouvernement, loin derrière l’objectif de 30% de représentation des femmes au Parlement préconisé par le Programme d’action de Pékin. En 2018, indiquent les experts de l’UE, on comptait 8 femmes chefs de villages sur 267, soit 3%, contre 1 seule femme en 2012. Une progression assez minime. Le taux d’alphabétisation des jeunes filles de 15 à 24 ans reste bas : 47,2%. Sur environ 32 ministres au gouvernement, il y a peine 6 femmes.  Dans plusieurs postes, on tourne autour de 10 et 20% de fauteuils occupés par les femmes, 30% étant le taux le plus élevé. « Dans les faits, il faut que cela se ressente. Les lois sont votées, les mesures sont prises pour l’égalité des genres, mais, dans les faits, on ne sent pas de grande différence. Il faut encore à ce niveau de la sensibilisation », note Mme Kangouté.  L’un des freins à l’application des mesures reste la culture. Les habitudes culturelles, et parfois religieuses, couplées au trop grand nombre d’analphabètes au sein de la gent féminine, rendent la progression difficile. Elle est lente mais sûre, pense Henriette Dagou. Avec l’« École pour tous », d’après elle, les femmes auront de plus en plus accès à l’éducation et pourront descendre dans l’arène pour défendre leurs droits plus aisément. Et, lorsque les lois seront votées, elles veilleront avec rigueur à ce que ces lois soient appliquées avec vigueur.

Pour Ramata Ly Bakayoko ministre la Femme, de la famille et de l'enfant, pour l’égalité entre hommes et femmes, le succès passera aussi par l’autonomisation de la femme. Aujourd’hui, 210 000 femmes bénéficient du Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire (FAFCI), grâce à la Fondation Children of Africa. Un chiffre important, mais qui est encore en-deçà de la proportion des dames qui évoluent dans l’informel. L’objectif de 50% de représentativité en 2030 et de 50% d’égalité entre homme et femme est si proche, et pourtant si loin.

Raphaël TANOH

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