Filière hévéa : la fin de la saignée ?

Certains producteurs peinent à entretenir leurs champs d’hevéa.

Après les binômes café-cacao et coton-anacarde, l’État ivoirien veut donner un nouveau souffle à l’hévéa et au palmier à huile. Deux cultures de rente, dont les planteurs subissent les fluctuations de prix dictés au niveau mondial. Pour le premier producteur africain de caoutchouc, la hausse de la production, 359 000 tonnes en 2016 contre 340 000 en 2015, cache mal le désamour progressif des producteurs pour cette culture. Et pour cause, de 1 000 francs CFA en 2011, le prix du kilo a chuté à 247 francs CFA pour la campagne 2016. Un prix largement en deçà de la barre des 400 francs déterminés depuis la fin de la crise postélectorale. De quoi frustrer les producteurs à la recherche d’autres alternatives, comme le cacao.

Atteindre une production annuelle de 600 000 tonnes de latex par an d’ici 2020. Tel est l’objectif de la Côte d’Ivoire. Pour y arriver, le Conseil des ministres du 27 juillet dernier a adop- té une communication relative aux orientations stratégiques de la réforme de la filière hévéa. « Comme vous le savez, cette filière connait des difficultés importantes liées à la fluctuation des prix au niveau international, mais également à des perturbations de type organisationnel», avait expliqué le ministre Bruno Koné. Poursuivant, le porte-parole du gouvernement avait souligné que ces perturbations portaient d’énormes préjudices à l’ensemble des acteurs de la filière, notamment les 50 000 producteurs villageois, répartis sur 220 000 hectares de parcelles géo localisées, et qui occupent une place importante dans la stratégie de développement du caoutchouc.

Une décision salvatrice

Cette réforme, qui « s’inscrit dans le cadre d’une politique de préservation des acquis », en- tend créer un cadre propice au dévelop- pement de la filière, en s’appuyant sur l’encadrement technique des planteurs. L’optimisation des systèmes de production, le renforcement du professionnalisme des producteurs et la mise en place d’un organe étatique de régulation, de suivi et de contrôle de l’activité, en sont les principaux aspects. Mais le point le plus important de la réforme porte sur l’actualisation du mécanisme de fixation des prix aux planteurs, de façon à parvenir à une répartition plus rationnelle du revenu généré par l’ensemble de la chaîne de valeur. Il s’agit de faire en sorte que ces productions soient traitées comme celles des filières café-cacao, coton et anacarde, en accordant aux planteurs l’opportunité de bénéficier d’au moins 60% du prix international.

Le paradoxe des chiffres

Selon le Fonds interprofessionnel de développement de l’hévéa (FIDH), le chiffre d’affaires de la filière est passé de 538 milliards à 292 milliards de francs CFA entre 2011 et 2016. Une chute qui a occasionné la baisse substantielle des revenus des producteurs, de 350 milliards en 2013 à 140 en 2015. Mais paradoxalement, la production reste en hausse. De 311 429 tonnes en 2014, elle est passée à 340 000 en 2015, puis à 359 000 en 2016. Cette progression s’accompagne, malgré tout, d’une perte financière qui, déjà en 2015, obligeait certains planteurs à abandonner leurs exploitations. D’autres avaient tout simplement choisi d’abandonner l’entre- tien des champs, pour ne s’y rendre que lors des opérations de saignée. C’est le cas d’Ange Akpa, un producteur installé à Dabou sur cinq hectares. « Ceux qui se maintiennent encore dans la filière peinent à entretenir leurs champs. Pour nous autres, qui avons d’autres activités, cette culture n’a plus de valeur », se désole-t-il. Mais si la réforme, longtemps attendue et finalement annoncée par le gouvernement, est effectivement mise en œuvre, « ce sera un nouveau souffle pour la filière », s’empresse-t-il d’ajouter. Pour sa part, Yéboué Yao, vice-président de l’Association des professionnels du caoutchouc de Côte d’Ivoire (APRO- MAC) et président de l’Association des producteurs du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (APROCANCI), indique qu’il a toujours invité les producteurs à diversifier leurs cultures. « Avec l’hévéa, le producteur est sûr d’avoir un revenu mensuel durant dix mois, alors qu’avec le cacao, il faut attendre uniquement la période des campagnes ». Ce dernier ajoute que les producteurs d’hévéa se doivent d’accroitre leurs espaces cultivables, plutôt que de les abandonner. Pression fiscale En plus de cette difficulté, les producteurs et industriels d’hévéa dénoncent les nombreuses taxes qui leur sont imposées, notamment les 2,5 % prélevés sur les revenus, et une taxe foncière de 7 500 francs CFA par hectare de surface plantée. Quant aux sociétés agro-industrielles, elles paient des impôts à hauteur de 25% du bénéfice industriel et commercial (BIC). Et depuis l’exercice 2012, l’État a imposé de nouvelles taxes sur la production, qui représentent 5 % du chiffre d’affaires du caoutchouc granulé.

Réforme sur fond de clivage

La course pour le contrôle de la future autorité de régulation semble déjà lancée entre, d’une part, l’APROMAC, organisation faîtière, et de l’autre, le Fond interprofessionnel solidarité hévéa (FISH). En séminaire à Dabou entre le 28 et le 30 juillet, cette dernière structure, dirigée par l’ex-ministre Vincent Essoh Lohoues, a appelé les producteurs à rejeter l’APROMAC, qualifiée de « faîtière incapable de défendre les intérêts de toute la chaîne de valeurs de la filière hévéa ». Il déplore le fait qu’elle ne défendrait que les intérêts des usiniers, majoritaires dans son conseil d’administration, alors qu’elle est censée en faire autant pour les producteurs. Et de poursuivre : « l’APROMAC a géré la filière de 1983 à 2004. Il a fallu attendre 7 ans pour qu’elle cède la gestion du FISH aux planteurs. Pourtant, les résolutions du séminaire de 1997 sur l’hévéaculture en Côte d’Ivoire, leur donnait le pouvoir de gestion. Malgré cela, elle continue de faire des ponctions sur le revenu de ceux-ci ». Le patron du FISH a terminé en accusant les usiniers de manipuler l’APROCANCI, en vue de les diviser pour mieux régner. « La filière hévéa n’a pas besoin de faux monnayeurs ! », a-t-il conclu. En guise de réponse à cette attaque en règle, l’APROMAC et l’APROCANCI accusent plutôt le président du FISH de s’être rendu coupable de détournements de fonds. « Notre fond devrait nous permettre de financer deux usines. Il faut que Vincent Lohoues nous donne des explications sur les trois milliards de francs CFA qui ont disparu. Nous attendons de lui un bilan et non une politique de division », a répliqué Yéboué Yao. Ce dernier appellera tout de même à l’union des producteurs afin d’empêcher un groupuscule de personnes de s’acca- parer la filière.

Ouakaltio OUATTARA

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Par Ouakaltio OUATTARA

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