Prisonniers : Certains préfèrent la détention à la liberté

Les prisonniers ne s’ennuient pas derrière les barreaux.

Après l’amnistie accordée en août dernier à 300 prisonniers issus de la crise postélectorale, le chef de l’État, Alassane Ouattara, vient d’offrir sa grâce présidentielle à 4 200 détenus, condamnés pour des délits mineurs. Ces derniers seront de ce fait relaxés ou bénéficieront d’une réduction de peine. Une décision prise le 26 septembre en Conseil des ministres et vue comme un « acte de clémence et de pardon du chef de l’État », même si elle n’annule pas la faute commise. Mais, alors que certains graciés quittent leurs prisons, un phénomène assez méconnu du public tend à prendre de l’ampleur entre les murs de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca), le « refus de sortir ».

Des récidivistes notoires, des repris de justice qui n’ont plus rien à faire dehors. Des détenus pour qui la liberté est devenue une prison et la prison… une liberté. Ce sont des cas de plus en plus courants à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), qui commencent à inquiéter. Le phénomène est si criard que l’un des cadres de la prison dit, en parlant des 4 200 graciés par le chef del’État : « c’est une bonne chose, mais, hélas, la plupart seront de retour à la MACA dans quelques semaines ».  Parmi les « bagnards » bénéficiant de la grâce présidentielle dont il est sûr de revoir la tronche d’ici peu, il y a le détenu connu sous le pseudonyme de Corbeau. La cinquantaine, environ, Corbeau est connu de tous au sein de la prison civile. « Depuis quinze ans que je sers à la MACA, pour autant que je m’en souvienne, Corbeau a toujours été là. Il est régulièrement libéré, mais, dans les mois qui suivent, on le revoit toujours. 15 ans, c’est beaucoup ! », explique l’imam de la mosquée de la prison, Baconadi Ouattara. Ses délits ? Des larcins, de la consommation de drogue, des escroqueries, parfois aggravés par une accusation d’outrage à l'égard d'une personne chargée d'une fonction publique ou dépositaire de l'autorité publique. À force d’y séjourner, le taulard s’est bien familiarisé à l’environnement de la prison. Sa famille ? Il ne parle jamais d’elle et, selon divers témoignages au sein de la maison d’arrêt, Corbeau ne reçoit pas de visites. Ce qui a amené le personnel à croire que soit il n’a pas de famille, soit qu’elle lui a tourné le dos, chose assez fréquente à la MACA. « Il y a ce que nous appelons des cas désespérés. Même nous, imams, avons fini par comprendre que donner des conseils à certains prisonniers ne servait plus à rien », poursuit l’imam Bacounady Ouattara.

Récidiviste notoire Parmi ces prisonniers, il y a aussi le dénommé Zéba. Cette année, Zéba a déjà été libéré à trois reprises. Et, trois fois de suite, il s’est retrouvé embastillé de nouveau pour des délits mineurs.  C’est un garçon calme, avec des connaissances élevées en langue arabe.  Alors, quand il débarque, le personnel de la prison s’empresse de le flanquer à la mosquée. Sa mission? Enseigner l’arabe aux détenus qui le souhaitent. Et c’est un très bon enseignant. Zeba explique ses connaissances par son passage dans les medersas. Un enseignement maitrisé, qui ne l’empêche pas de commettre des délits tout le temps. « Quand il est là, nous voyons qu’il se sent utile en transmettant à d’autres prisonniers ses connaissances, comme l’aurait fait un enseignant ».  Il faut dire que l’ambiance de la prison n’est pas faite pour déplaire, pour peu que vous soyez dans les bâtiments A ou B (ceux où sont détenus les prisonniers coupables de délits mineurs). Les jeux, la familiarité, la nourriture, sont autant de choses que beaucoup ne trouvent pas dehors. Il arrive qu’un nouveau détenu reconnaisse un vieux pote à lui, alors c’est la joie. Est-ce tout cela qui pousse ces récidivistes à commettre des délits aussitôt libérés ? L’imam Ouattara en est convaincu.  Même s’il attribue une partie de ce comportement à une manie propre à certains prisonniers. Au sein de la direction de la prison, une source nous apprend que c’est un phénomène qui n’est pas propre à la MACA. « Beaucoup de prisonniers n’ont pas de vie dehors. Ils dorment à la belle étoile ou n’arrivent pas à trouver de quoi manger. Ici, ils mangent et ils se sont fait des amis. Ce n’est pas la prison qui leur fait peur, mais plutôt la liberté », explique notre interlocuteur anonyme. Il n’existe pas de registres dédiés, mais selon notre informateur les récidivistes sont les plus nombreux parmi les détenus pour délits mineurs à la MACA. Et, pour une grande frange d’entre eux, la prison ne fait plus peur, au contraire. Celui qui incarne le plus ce type de prisonnier, c’est bien le dénommé Wabi. L’homme pouvait sortir et revenir en prison au moins une demi-douzaine de fois dans l’année ! « Un jour, je n’en pouvais plus. Je lui ai demandé pourquoi est-ce qu’il s’arrangeait toujours pour retourner en prison. Avec un sourire narquois, il m’a indiqué n’avoir pas fini de purger les peines de prison que Dieu lui avait réservé », explique Ouattara Bacounady. On raconte aussi qu’une fois dehors Wabi devient nerveux, comme si tout lui faisait peur. Pourtant, c’est un homme gentil, selon les témoignages. Il n’a rien du caïd prêt à vous mettre son poing en pleine figure.

Réinsertion impossible ? « Nous avons ici beaucoup de détenus pour délits mineurs qui sont en plus des cas sociaux. S’ils reviennent tout le temps en prison, c’est parce qu’il n’y a rien pour eux dehors », explique notre source au sein de la direction. L’Ong Monique Barnet au service des prisonniers (MBSP) essaye de combler ce vide, afin d’éviter les récidives. Selon Ali Elie Oued Elie, l’un des responsables de la structure, la clef réside dans la création d’activités dans les prisons. « C’est une problématique. Les prisons ne sont pas assez équipées en ateliers de formation. La conséquence, c’est que lorsque le prisonnier sort il ne peut faire aucun travail », déplore-t-il. Et Ali Oued de poursuivre : « il n’est pas dit que le détenu doit obligatoirement apprendre un métier en prison. Mais cela doit être fait pour la sécurité de l’État. N’ayant pas les moyens d’agir dans ce sens à l’intérieur des prisons, nous avons décidé de créer les conditions d’insertion de ces personnes à l’extérieur, c’est-à-dire après leur libération ». La structure a créé une plate-forme d’insertion des détenus en décembre 2014. Une trentaine de personnes ont bénéficié de son aide lors de la phase pilote. Certains sont aujourd’hui boulangers et d’autres chauffeurs de taxi. « La réinsertion ne se limite pas à leur trouver du travail, mais à les accompagner, à les conseiller. Ces personnes nous appellent quand elles ont des problèmes », note Ali Oued. Youssouf Konaté, aumônier et Président de l’ONG les Amis des malades et des personnes en détresse (AMAPD), mène des actions dans ce sens auprès des prisonniers de la MACA. Mais ce sont des aides qui sont loin de suffire. À la maison d’arrêt, on est pessimiste face à l’ampleur des problèmes. « Il y a 7 218 détenus inscrits au tableau d’affichage, dont 219 femmes. Tout cela pour une prison prévue pour accueillir 1 500 personnes. L’une des solutions pour la désengorger, c’est d’éviter que les gens ne reviennent aussitôt qu’ils sont libérés. C’est de faciliter leur réinsertion, de leur donner de l’emploi », indique notre source à la direction de la prison. Tant que l’insertion sociale ne sera pas une réalité, selon lui il y a des détenus qui se sentiront toujours mieux en prison que dehors.

Raphaël TANOH

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