Forces Armées : Un dégraissage qui s’imposait

Les départs volontaires de militaires devraient permettre de rajeunir l’armée.

L’échec des programmes d’ajustements structurels des années 1980 n’a pas épargné l’armée ivoirienne, qui ne disposait plus des moyens suffisants pour faire face aux dépenses d’équipement et d’entretien de ses hommes. La crise n’a fait qu’aggraver une situation déjà délétère. Dysfonctionnements de l’institution Défense, destruction des infrastructures et du matériel, affaiblissement de la chaine de commandement, altération de l’esprit militaire, effectifs pléthoriques et divers autres éléments ont considérablement affecté la capacité opérationnelle des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI). Pour les autorités, l’une des solutions est le départ volontaire de milliers de militaires de 2017 à 2020, à raison d’une moyenne de 1 100 hommes par an. Vaste chantier de reconstruction pour une armée où les recrutements sont quasiment suspendus depuis 2013 et qui tente de rajeunir ses effectifs.

Au 31 octobre, date limite pour le dépôt des candidatures pour les départs volontaires, la commission en charge de ce dossier enregistrait 1 067 demandes. Elle en a retenu 991, alors que son plan prévoyait un effectif de 1 100 hommes par an. Ces dossiers concernent des militaires dont la plupart sont à une moyenne de 8 ans de la retraite. Ils toucheront un pécule de 15 millions de francs CFA et sortiront des rangs de l’armée au 31 décembre 2017. Il s’agit de 3 officiers, de 634 sous-officiers et de 354 militaires du rang. Avant cette date, ils devraient recevoir leurs primes de départ, avant d’être rayés des effectifs des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI). Ils seront admis à faire valoir leurs droits à pension de retraite avant le 1er janvier 2018 et auront droit à une cérémonie officielle de départ le 20 décembre à l’État-major général des armées. C’est le premier acte majeur de la Loi de programmation militaire, lancée en 2016 et qui a connu de violentes secousses en début d’année 2017, avec des mutineries qui ont mis à rudes épreuves les caisses de l’État. Ce dégraissage devrait se poursuivre au cours des trois années à venir (2018, 2019 et 2020) et permettre la mise à la retraite anticipée d’environ 4 400 hommes, auxquels s’ajouteront, selon les chiffres officiels, 1 400 « retraités naturels », à raison de 350 départs annuels.  À contrario, les recrutements dans les écoles militaires ont été revu à la baisse, avec une moyenne de 80 par an pour l’École des officiers d’active (EOA), 200 pour celle des sous-officiers d’active (ESOA) et 580 pour celle des militaires du rang (MDR). Ces actions devraient permettre de passer d’un effectif d’environ 23 000 hommes à 20 000 d’ici 2020 et de faciliter le rajeunissement et la professionnalisation de l’armée.

Nécessité fait loi L’opération est certes coûteuse, mais elle s’imposait. Ce dégraissage nécessitera annuellement une enveloppe d’un peu plus de 16 milliards de francs CFA, soit plus de 66 milliards de francs CFA à terme. Cela devrait permettre à l'armée ivoirienne de réaliser des économies sur le long terme en versement de soldes. Avec un effectif pléthorique et face aux défis de redynamisation et de professionnalisation de l’institution de la Défense et d’amélioration des conditions de vie et de travail des soldats, la Côte d’Ivoire n’avait pas le choix. « L’armée ivoirienne intervient déjà dans des opérations de sécurisation dans des pays comme le Mali et, après avoir formulé une demande le 2 février 2017 auprès des Nations Unies, elle vient d’obtenir un accord de principe pour l’intervention de ses troupes dans les opérations de maintien de la paix. Elle devra fournir en 2018 un bataillon d’infanterie de 850 hommes », confie à JDA un haut fonctionnaire du ministère de la Défense, qui explique que cela est une stratégie ivoirienne visant à polir l’image de son armée. Outre la réduction des effectifs, les autorités militaires espèrent aussi remettre de l’ordre dans la chaine de commandement. Celle-ci connait un véritable dysfonctionnement, car composée de 70% de sous-officiers, là où la norme internationale est de 25%. « Il y a eu un recrutement massif du fait des accords de paix signés avant 2010. Nous sommes dans une armée où des personnes sont militaires sans en avoir l’esprit. Si ce plan de départs volontaires n’est pas bien mis à exécution, des sous-officiers feront des tâches réservées aux militaires du rang et la cacophonie sera encore plus grande », explique un capitaine. Selon lui, qui s’appuie sur la loi de programmation militaire, l’armée ivoirienne (hors Gendarmerie) compte 1 301 officiers, soit 5,5% de l’effectif, 14 685 sous-officiers, soit 62,67% et 7 448 militaires de rang, soit 31,78%. « Cette répartition présente un taux d’encadrement en déphasage avec les normes admises dans les armées modernes, où elles sont établies à un officier pour dix hommes et un sous-officier pour quatre militaires du rang », explique notre capitaine, avant d’ajouter que l’armée ivoirienne dispose d’un trop faible potentiel de militaires du rang et d’un sur encadrement en sous-officiers, « non qualifiés, si bien que certains se font commander sans le savoir par leurs subalternes ».

Nouveau modèle Dans les faits, la Côte d’Ivoire espère s’inventer une nouvelle doctrine de défense en définissant des missions précises pour les FACI. « Il s’agit de faire en sorte que nos forces aient une forte réactivité, pour apporter des réponses rapides, avec une inter-opérationnalité des moyens et modes d’actions. Nous devons également parvenir à une flexibilité, à une polyvalence et à une forte adaptabilité de nos forces », explique le fonctionnaire cité plus haut. Mais les défis restent énormes. Sans donner de chiffres précis, il prévient qu’il va falloir débourser d’importantes sommes pour la formation des troupes. Formation militaire doublée d’une formation civique et aux Droits Humains, dans un environnement où « être combattant ne suffit plus et ou être combattant ne signifie pas nécessairement être un bon soldat », ajoute Arthur Banga, historien spécialiste des questions militaires. Si le Président Ouattara, qui occupait le poste de ministre de la Défense depuis 2011, a décidé de le concéder au ministre Ahmed Bakayoko, au-delà de la confiance qu’il a en ce dernier, c’est pour accélérer certaines procédures dans cette nouvelle armée, où les inégalités entre les ex Forces rebelles (FN) et les ex Forces de défense et de sécurité (FDS) sont encore visibles. « Les soldats des Forces armées des Forces nouvelle (FAFN, ex rébellion) ont pris de l'ampleur dans le système de défense, au détriment des Forces de défense et de sécurité (FDS). Quand on ajoute à cela les 12 millions que les premiers ont perçu cette année, cela augmente les frustrations », explique Arthur Banga. Mais, progressivement, précise-t-il, le gouvernement « rectifie le tir, avec notamment la nomination du Général Sekou Touré et de son adjoint, qui sont des ex FDS. L’on a pu voir que des sous-officiers ex FDS ont bénéficié d'avancements tout comme ceux des FAFN. Tout ceci montre que la question de l'homogénéité des troupes est au cœur des préoccupations », soutient-il. Une position que confirme le ministre d'État, ministre de la Défense Ahmed Bakayoko, qui le rappelle dans ses sorties de terrain avec les militaires. Des actes qui devraient permettre à long terme de tourner la page d’une armée à double vitesse, où collaborent depuis déjà 7 ans deux ex forces ennemies, qui devront passer de la rancœur à la fraternité. « Le chemin sera long », commente un observateur des questions politiques et militaires, qui pense que « l’atmosphère politique déteint sur l’ambiance dans les casernes et tant que le processus de réconciliation ne sera pas achevé au plan politique, difficile de parler d’une nouvelle armée, plus solide et plus forte ».

 

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