Incivisme à tombeau ouvert : Conséquences dévastatrices

Le tragique accident qui a coûté la vie à toute une famille à Cocody-Angré le 24 mai a révélé aux yeux de la Nation combien l’incivisme pouvait être dangereux pour autrui mais aussi pour soi-même. Ce n’est pas la première fois que d’innocentes personnes perdent la vie par la faute de fêtards sortant d’une virée nocturne ou de conducteurs qui n’ont pas de permis de conduire. Depuis plusieurs années, les autorités ivoiriennes sensibilisent pour que les lois votées et les mesures de sécurité édictées soient respectées à la lettre.  Hélas, si les cas de désobéissance étaient déjà légion, l’avènement du nouveau coronavirus a mis en exergue l’indiscipline et l’insoumission d’une bonne frange des Ivoiriens. Des phénomènes aux conséquences parfois… dévastatrices.

Conduite en état d’ivresse, violation des règles sanitaires liées au coronavirus, excès de vitesse, défaut de permis de conduire, etc. L’accident de circulation qui a coûté samedi la vie au Professeur Laurence Adonis Koffi, à son époux et à son fils a montré aux Ivoiriens combien un acte d’incivisme, aussi banal soit-il, peut détruire des familles. Des enfants ne verront plus jamais leurs parents, des foyers seront privés de leur progéniture pour de nombreuses années et la communauté hospitalière et universitaire est sous le choc. Mais, surtout, ce drame démontre le laisser-aller notoire qui règne dans le respect des mesures de sécurité en Côte d’Ivoire. Comme le signifie Vamoussa Sylla, membre de la Coordisanté : « que vaut le taux d’alcoolémie sur nos routes ? Depuis combien de temps bafoue-t-on cette disposition, censée assurer aux citoyens la sécurité au volant ? Cela fait longtemps que les usagers conduisent en état d’ivresse au nez et à la barbe de tous. Le permis à points pour rayer du circuit les chauffards ? Il n’a jamais reçu l’adhésion des Ivoiriens ». Le respect des mesures sanitaires liées au coronavirus ? Bafoué ! Depuis les vidéos postées sur les réseaux sociaux jusqu’aux témoignages, selon M. Sylla, la population sait que de nombreux bars et boîtes de nuits n’ont jamais fermés pendant cette période. Le drame de ce samedi n’a été, à l’entendre, que la face visible de l’incivisme qui sévit dans les rues. Mais ça, la police le sait. Pratiques de contournement des différents corridors sécuritaires aux sorties d’Abidjan,  fréquentations des lieux publics au détriment des consignes sanitaires, violation du couvre-feu, non-respect des règles de distanciation dans les transports publics… Le porte-parole de la police nationale, le commissaire Charlemagne Bleu, avait déjà sur sa liste noire un bon nombre d’actes d’incivisme qu’il a souvent dénoncés en public. Ces derniers jours, l’ouverture des bars clandestins et des boîtes de nuit en catimini est revenue très souvent dans son point quotidien.

Dangers « On est tous en danger », alerte Me Yacouba Doumbia, Président du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH). Cependant, d’après lui, tout ceci n’a rien de nouveau. « Il a fallu malheureusement que ces actes d’incivisme coûtent la vie à de nombreuses personnes pour que tout le monde en prenne conscience. On a interdit l’ouverture des bars pendant cette période. L’accident de samedi nous montre que cela n’est pas respecté. Cela fait longtemps que l’alcool est interdit au volant. Une fois de plus, ce drame prouve que les gens conduisent même quand ils sont sâouls. On n’a pas le droit de rouler sans permis de conduire. C’est pourtant ce qui s’est passé et qui a ôté la vie à des personnes de valeur. Pour ne citer que ces faits, on a une idée de ce que le gens sont habitués à faire dans les rues quand on ne les surveille pas», énumère Me Yacouba Doumbia. Avant d’ajouter : « lorsqu’on voit ce qui se passe pendant la pandémie de coronavirus, en réalité on n’est pas étonné. Désobéir aux règles est presque devenu quelque chose de normal, parce que la sanction ne suit pas ». Si les chiffres du coronavirus sont relativement satisfaisants pour l’instant en Côte d’Ivoire, beaucoup sont d’avis que cela n’a rien à voir avec le respect des règles sécuritaires et sanitaires, tant les actes d’incivisme relevés ces deux derniers mois sont nombreux. « Le gouvernent prend des mesures mais ne se donne pas les moyens de les faire appliquer. La vente de pain à la criée a été interdite en Côte d’Ivoire, mais elle continue dans les rues. L’on a interdit la vente de denrées alimentaires sur la voie publique, sans succès. Il y a eu ensuite les mesures d’interdiction des sachets plastiques, du téléphone au volant... Si toutes ces mesures n’étaient pas respectées, il n’y avait pas de raison que celles concernant la Covid-19  le soient. Dites-vous une chose : là où il y a des lois, les gens tenteront toujours de les enfreindre », affirme Marius Comoé,  Président de la Fédération des associations des consommateurs actifs de Côte d'Ivoire.

Conséquences D’après ces acteurs de la société civile, les fauteurs de troubles n’ont pas toujours l’occasion de voir les conséquences de leurs actes. L’accident de samedi l’a montré, hélas, dans toute son horreur. « On peut commencer un jour. On peut décider de changer les choses. Partout les gens sont réfractaires. Mais si en Europe on respecte les lois, c’est parce que les sanctions sont rigoureuses », ajoute Marius Comoé. « Pour cela, il faut commencer par augmenter les amendes. Si vous faites payer 2 000 FCFA à quelqu’un qui est pris pour excès de vitesse, ce n’est pas dissuasif. Ensuite, si l’individu sait qu’il lui suffira de donner 1 000 FCFA au policier pour qu’il le laisse partir, ça l’est encore moins ». À ce sujet, selon le Président de la Fédération des associations de consommateurs actifs de Côte d'Ivoire, l’État doit agir à deux niveaux. D’abord rendre les amendes et contraventions contraignantes pour tous les réfractaires. « Et les associations de consommateurs sont d’accord, car il s’agit de sauver des vies », soutient-il. Ensuite, M. Comoé soulève un problème aussi vieux que l’incivisme lui-même : le racket. « Tant que les contrevenants pourront s’en sortir en glissant un billet de 1000 FCFA à un policier, les lois ne serviront à rien », fait-il savoir. Un point de vue partagé par Me Yacouba Doumbia. « Il y a un élément qui a échappé aux gens dans le drame de samedi. L’un des auteurs de l’accident a pris le véhicule de ses parents et a provoqué la mort de nombreuses personnes. Les parents sont tout aussi fautifs. Les actes d’incivisme trouvent leurs germes souvent dans la cellule familiale », mentionne le défenseur des droits de l’homme. L’autre élément que Me Doumbia soulève, c’est la différentiation sociale dans l’application des lois. « Il faut éviter une justice sélective. Les passe-droits de la haute société doivent passer à la trappe. On a l’impression à un moment que l’État manque d’autorité », dit l’avocat. Mais le Procureur de la République, Adou Richard, ne l’entend pas de cette oreille. Pour M. Adou, les responsables du drame de samedi écoperont de peines d’emprisonnement allant jusqu’à 7 ans fermes. Les autorités policières, à travers le commissaire Charlemagne Bleu, ont promis d resserrer l’étau autour des contrevenants aux mesures prises pour protéger la population contre le coronavirus. Les cogérants du bar où le chauffard est allé boire, sont sous mandat de dépôt. « Tous ceux qui sont mêlés à ce drame doivent être punis comme il se le doit, sans exception », insiste Pkan Mouty, Secrétaire général de la Mutuelle des agents de santé du CHU de Yopougon, l’établissement sanitaire où travaillait le Professeur Adonis. La seule manière de préserver des vies est de veiller à l’application des lois, coûte que coûte. « Que ce soit le téléphone au volant, le Code de la route ou la fermeture des bars en période de coronavirus », précise Soumahoro Ben N’Faly, Président de la Fédération ivoirienne des consommateurs le Réveil (FICR).  

Raphaël TANOH

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