Nicolas Maduro n’est plus le président du Venezuela, mais désormais un détenu incarcéré aux États-Unis. Son éviction par les forces spéciales américaines doit toutefois être considérée comme la fin d’un commencement, plutôt que comme le début de la fin.
Bien entendu, rares sont ceux qui déploreront le départ de Maduro, au Venezuela comme ailleurs. Dirigeant autocrate, Maduro était un usurpateur électoral, qui réprimait son propre peuple, qui a ruiné l’économie de son pays malgré d’immenses ressources pétrolières, et qui participait au trafic de stupéfiants.
Cette opération militaire était-elle pour autant justifiée ou judicieuse ? Sa légalité est plus que discutable, tout comme sa valeur stratégique, dans la mesure où Maduro ne représentait guère une menace imminente pour les États-Unis. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas d’une opération militaire de nécessité, mais d’une intervention de choix.
Plusieurs vagues similitudes existent entre cette opération et celle que lança le président George H.W. Bush en 1989 pour renverser l’homme fort du Panama, Manuel Noriega. Les arguments juridiques contre Noriega étaient néanmoins plus solides, car ils concernaient non seulement le trafic de drogue, mais également le meurtre d’un militaire américain. Intervenaient également à l’époque des préoccupations légitimes concernant la menace qui pesait sur les autres militaires américains stationnés au Panama, et sur la sécurité même du canal de Panama.
Le choix de cibler le Venezuela révèle les motivations du président Donald Trump. Lors de sa conférence de presse à l’issue de l’opération, Trump a laissé entendre que l’objectif principal résidait dans l’accès des États-Unis aux réserves de pétrole du Venezuela, les plus importantes au monde. Les objectifs secondaires incluaient la fin de l’implication du Venezuela dans le trafic de stupéfiants, l’aide au retour de personnes exilées, ainsi que le renforcement de la pression exercée sur Cuba, qui dépend fortement d’un pétrole vénézuélien subventionné pour soutenir son économie en difficulté et soumise à des sanctions.
Il serait néanmoins très prématuré de parler d’opération réussie. Faire chuter un dirigeant étranger est une chose ; remplacer un régime par un pouvoir plus tolérant et plus durable en est une autre, une tâche fondamentalement différente et infiniment plus difficile. Dans le cas du Venezuela, la règle du « casseur payeur » chère à l’ancien secrétaire d’État Colin Powell doit s’appliquer : les États-Unis étant intervenus, ils sont maintenant responsables de la suite des événements.
Trump a déclaré que les États-Unis « dirigeraient le Venezuela ». Peu de précisions ont été apportées, notamment sur la question de savoir si cela nécessiterait la présence d’une armée d’occupation. Une chose est en revanche claire, du moins pour l’heure : l’administration Trump préfère travailler avec les vestiges du régime préexistant (elle semble être parvenue à un accord avec la vice-présidente de Maduro, qui dirige désormais le gouvernement) plutôt que de confier le pouvoir à l’opposition, ce qui témoigne d’une politique motivée par la perspective de gains commerciaux, plutôt que par le souhait de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme.
S’il est possible de faire abstraction de multiples problèmes potentiels, le principal risque – un effondrement de l’ordre au Venezuela – doit être appréhendé sans détour. Les éléments pro-régime se montreront actifs, et une opposition tout sauf unie pourrait bien refuser d’être mise à l’écart. Ces inconnues pourraient soulever des questions difficiles pour les États-Unis, notamment celle de savoir ce que l’administration américaine serait prête à faire pour influencer l’évolution de la situation si celle-ci commençait à échapper à tout contrôle.
L’opération américaine résume l’essence de la politique étrangère de Trump. Cette politique est profondément unilatérale, elle n’a guère tenu compte de la légalité ou de l’opinion internationale, et elle a placé l’accent sur l’hémisphère ouest plutôt que sur l’Europe, l’Indopacifique ou le Moyen-Orient. L’objectif consistait à obtenir des avantages commerciaux, en l’occurrence à accéder aux réserves de pétrole vénézuéliennes, ainsi qu’à renforcer la sécurité intérieure face aux problématiques de stupéfiants et d’immigration. La force militaire a été employée, mais avec certaines limites.
La plus importante conséquence négative de l’opération au Venezuela pourrait résider dans le précédent ainsi établi, celui de l’affirmation du droit des grandes puissances d’intervenir dans leur voisinage contre des dirigeants qu’elles jugent illégitimes ou menaçants. On imagine sans peine le président russe Vladimir Poutine approuver cette conception, lui qui appelle à la « dénazification » de l’Ukraine ainsi qu’à la destitution du président Volodymyr Zelensky. L’opération militaire ordonnée par Trump au Venezuela rend encore plus improbable qu’hier une issue négociée à la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Il faut s’attendre à une réaction similaire de la part de la Chine, qui considère Taïwan comme une province séparatiste, et son gouvernement comme illégitime. Le président Xi Jinping ne mettra pour autant pas nécessairement à exécution ses ambitions concernant Taïwan, mais les événements au Venezuela pourraient renforcer sa confiance en la réussite s’il envahissait, assiégeait ou contraignait l’île de quelque autre manière.
L’opération de renversement de Maduro démontre clairement que la stratégie de sécurité nationale récemment publiée par les États-Unis doit être prise au sérieux, et que l’administration Trump considère l’hémisphère ouest comme une région au sein de laquelle les intérêts américains priment. La Russie et la Chine salueront cette démarche comme un signe selon lequel Trump partage leur vision d’un monde divisé en sphères d’influence, dans lequel les gouvernements de Moscou et de Pékin ont respectivement le dessus en Europe et dans la région indopacifique. Un ordre mondial qui existait depuis 80 ans est sur le point de céder la place à trois ordres régionaux, au sein desquels l’ordre et la liberté deviendront très incertains.
Par Richard Haass


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