Les rcentes rductions de laide trangre par les gouvernements donateurs ont provoqu dans les pays du Sud de douloureuses mesures daustrit, telles que le plafonnement des prestations sociales, le gel des salaires ou encore la baisse des subventions. Ce revirement politique impacte de manire particulirement dramatique les femmes qui se retrouvent prives demploi, de services ainsi que de protections et provoque des difficults conomiques gnralises au sein de nombreux pays en voie de dveloppement.
Dans ce contexte de manque de vision à long terme, le thème de la Journée internationale des droits des femmes 2026, « Donner pour recevoir », nous rappelle qu’investir dans les femmes produit des bienfaits considérables. Comme l’a exprimé il y a une quinzaine d’années l’ancien président de la Banque mondiale, Robert B. Zoellick, « La défense de l’égalité des sexes constitue non seulement un impératif moral, mais également une démarche judicieuse sur le plan économique ».
Un budget n’est jamais neutre : les choix politiques consistant par exemple à soutenir les industries extractives ou aboutissant à la fragilisation des systèmes de santé nuisent aux moyens de subsistance des femmes, alourdissent la charge des tâches domestiques non rémunérées, et accentuent les taux de pauvreté. Pas moins de 708 millions de femmes sont aujourd’hui exclues du marché du travail en raison de leurs responsabilités familiales, ce qui illustre l’incapacité des dirigeants politiques à reconnaître ou à valoriser ce qu’elles accomplissent.
Le Fonds monétaire international constate par ailleurs que la budgétisation attentive à l’égalité des sexes améliore l’allocation des ressources et la transparence, en réorientant les financements de politiques néfastes vers des domaines prioritaires tels que le soutien aux revenus des victimes de violences, la garde d’enfants et la sécurité sur le lieu de travail. Lorsque les budgets nationaux ne tiennent pas compte des droits des femmes, les cadres budgétaires sont voués à créer des vulnérabilités.
Les droits des femmes débutent par le respect de leur intégrité physique. En 2016, ONU Femmes a estimé que les violences sexistes engendraient un coût d’environ 1 500 milliards $ chaque année, soit près de 2 % du PIB mondial de l’époque. Les violences conjugales coûtent à elles seules entre 1,2 et 3,7 % du PIB, soit plus que ce que de nombreux pays dépensent pour l’éducation. De même, le harcèlement et les violences à l’encontre des femmes sur le lieu de travail entraînent chaque année 6 000 milliards $ de pertes à l’échelle mondiale.
En appliquant les bonnes stratégies, les dirigeants politiques peuvent endiguer ces pertes, et générer des gains partagés. Un obstacle majeur se dresse néanmoins sur cette voie : les organisations de défense des droits des femmes, qui sont les mieux placées pour lutter contre la pauvreté et les violences sexistes, sont confrontées à des déficits de financement persistants. Lorsque les groupes qui œuvrent en première ligne perdent leur soutien de base, flexible et pluriannuel, les efforts de réforme ne peuvent porter leurs fruits.
L’octroi de subventions aux organisations qui s’efforcent de supprimer les obstacles à un travail décent, à la participation économique ainsi qu’à l’égalité sociale constitue une solution qui a fait ses preuves. Lorsqu’ils bénéficient d’un financement direct, ces groupes communautaires de confiance peuvent co-concevoir des projets, répondre rapidement aux besoins émergents, garantir le maintien des services essentiels, soutenir les travailleurs informels, et mobiliser une action collective propice à un changement structurel durable. C’est ainsi que se traduit en pratique le principe « Donner pour recevoir ».
Les exemples d’interventions de ce type sont nombreux. Le Fonds africain pour le développement de la femme soutient les groupes de femmes rurales du continent dans leur lutte contre les appropriations de terres et dans la création de coopératives permettant l’accroissement de leurs revenus. En Amérique latine et dans les Caraïbes, le Fondo de Mujeres del Sur soutient les syndicats nationaux de travailleurs et les coopératives génératrices de revenus pour les anciennes détenues, afin d’améliorer l’accès aux droits du travail ainsi qu’à un emploi décent. Le Women’s Fund Asia appuie les efforts des travailleurs migrants et informels consistant à s’organiser pour obtenir des salaires équitables et une protection sociale. L’International Indigenous Women’s Forum finance des campagnes visant à défendre le territoire autochtone, à soutenir les économies locales, ainsi qu’à préserver les écosystèmes naturels.
Ces quatre fonds de défense des droits des femmes assurent la gestion de Leading from the South (LFS), une alliance philanthropique féministe qui se consacre à l’application de ce modèle communautaire pour résoudre des problèmes souvent négligés par les donateurs traditionnels. En fournissant des capitaux à long terme pour couvrir les coûts de base, LFS favorise une continuité indispensable à l’efficacité philanthropique, ce qui permet aux organisations locales de raisonner au-delà des besoins immédiats, de bâtir des connaissances transfrontalières, de systématiser les services, et de transformer des projets pilotes en véritables politiques.
Pour veiller à ce que l’égalité des sexes, la protection et la justice s’inscrivent au cœur des politiques économiques, il est nécessaire que les donateurs réorientent leurs investissements en conséquence. Cela signifie faire en sorte que les organisations de défense des droits des femmes, qui perçoivent actuellement bien moins de 1 % de l’aide publique au développement (et seulement 0,4 % de l’aide pour l’égalité des sexes ces dernières années), obtiennent une part significative des financements alloués aux questions de genre, sous forme de subventions pluriannuelles flexibles.
Des financements adéquats et des plateformes telles que LFS, fortes d’une collaboration transfrontalière et d’une infrastructure locale, peuvent faciliter les investissements là où ils sont le plus nécessaires. À titre l’exemple, il est particulièrement important d’investir dans le leadership et l’autonomie économique des femmes autochtones, compte tenu de leur rôle essentiel dans la préservation de la biodiversité et des terres pour les générations futures.
Il est pour cela nécessaire que les donateurs conditionnent leurs promesses de dons à l’allocation d’un certain pourcentage aux financements de base, aux groupes dirigés par les pays du Sud, ainsi qu’aux programmes axés sur la fourniture de soins, la sécurité et l’accès aux aides. Les cadres de mesure de l’impact d’une budgétisation soucieuse de l’égalité des sexes doivent inclure des indicateurs de suivi de l’amélioration des résultats sur le plan des violences sexistes, tels que le recours des victimes aux aides financières et l’existence de conditions de travail sûres.
Les dirigeants politiques doivent pour leur part se concentrer sur l’institutionnalisation d’une budgétisation attentive à l’égalité des sexes. Il est nécessaire que tous les ministères adoptent des marqueurs budgétaires démontrant comment les dépenses favorisent l’égalité des sexes, qu’ils examinent l’impact des dépenses publiques puis communiquent les résultats, et qu’ils allouent une part significative des recettes fiscales, et plus largement des dépenses publiques, à la réduction des inégalités en matière de soins ainsi qu’à l’amélioration de l’accès des femmes aux actifs. Cela signifie étendre les prestations aux victimes de violences domestiques – telles que les aides aux revenus, la garde d’enfants et les transports sûrs – et les catégoriser en tant que services essentiels. Enfin, il leur faut collaborer avec les organisations féministes pour élaborer conjointement des politiques et en mesurer les résultats.
Les arguments économiques en faveur d’un accroissement des investissements dans les organisations de défense des droits des femmes, ainsi que d’une démarche consistant à veiller à ce que les décisions financières et budgétaires renforcent la sécurité et l’autonomie des femmes, sont établis depuis de nombreuses années. Selon la Banque mondiale, chaque dollar dépensé pour l’autonomisation des adolescentes en Afrique pourrait générer un rendement dix fois supérieur en termes de croissance. Investir dans les droits des femmes ne constitue pas un acte de charité, mais une forme de don qui produit des bienfaits considérables pour tous
Par Anisha Chugh, Laura Leonelli Morey et Teresa Zapeta Mendoza


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