La guerre amricano-isralienne contre lIran est un signal dalarme pour lUnion europenne : lnergie reste une vulnrabilit stratgique majeure. Mais remdier cette vulnrabilit en affaiblissant certains lments du systme europen dchange de quotas dmission, comme semble le vouloir le Conseil europen, ne permettrait en rien de relever un dfi qui dpasse largement la dpendance aux combustibles fossiles imports. La vritable source de la vulnrabilit de lEurope rside dans un systme nergtique fondamentalement incompatible avec la puissance conomique du XXIe sicle.
La géopolitique d’aujourd’hui est de plus en plus façonnée par deux forces inextricablement liées : l’énergie et l’IA. Les centres de données transforment l’énergie en puissance de calcul, qui constitue la base de la puissance économique et stratégique. L’IA, à grande échelle, équivaut donc à une infrastructure critique, et les économies qui transforment l’énergie en « intelligence » de la manière la plus efficace acquièrent un avantage décisif.
Les États-Unis et la Chine se disputent actuellement la tête de cette course, bien que leurs modèles divergent fortement. Le modèle chinois repose sur une combinaison de coordination au niveau systémique — qui reconnaît les interconnexions entre l’énergie, les infrastructures et les capacités numériques — et de concurrence intense au niveau microéconomique.
Fondamentalement, la Chine ne se contente pas de transformer son système énergétique ; elle l’étend. Des investissements massifs dans le solaire, l’éolien, le stockage et les réseaux font baisser le coût marginal de l’électricité, créant des conditions favorables au déploiement à grande échelle de l’IA. Cette expansion est soutenue par une architecture financière qui canalise des crédits à faible coût vers les infrastructures et l’industrie, accélérant ainsi la réduction des coûts et l’adoption généralisée.
Les entreprises chinoises spécialisées dans l’IA commencent déjà à traduire la baisse des coûts énergétiques et l’amélioration de l’efficacité du système en une puissance de calcul nettement moins chère. Des sociétés comme MiniMax et Moonshot factureraient environ 2 à 3 dollars par million de tokens de sortie— les unités de base du texte généré par l’IA et une mesure standard de l’utilisation de la puissance de calcul — contre environ 15 dollars pour les principaux modèles américains. Cela réduit directement le coût du déploiement de l’IA à grande échelle.
Bien que ce modèle soit loin d’être parfait, comme le montrent les goulots d’étranglement du réseau, les déséquilibres régionaux entre production et demande, et la dépendance persistante au charbon pour stabiliser l’approvisionnement, sa logique sous-jacente est solide. Au-delà de la concurrence à la pointe de la technologie, la Chine cherche à déployer ses capacités d’IA aussi largement que possible.
À cette fin, la Chine n’exporte pas principalement de la puissance de calcul brute, que d’autres devraient transformer en applications utilisables. Elle exporte plutôt des produits dans lesquels l’intelligence numérique est intégrée, tels que les véhicules électriques, les outils d’automatisation industrielle et les équipements de télécommunications. En d’autres termes, elle exporte de l’électricité qui a été transformée non seulement en intelligence, mais aussi en capacité industrielle.
Les États-Unis, en revanche, se concentrent exclusivement sur la frontière technologique, avec un petit nombre d’entreprises, soutenues par des marchés de capitaux profonds, qui investissent à une échelle sans précédent dans les puces avancées, les grands modèles et l’infrastructure cloud. Si ce modèle excelle dans l’innovation de rupture, il entraîne également des coûts élevés, une concentration des capacités et un accès limité à la puissance de calcul.
Le modèle américain est également très (et de plus en plus) gourmand en énergie. Le Lawrence Berkeley National Laboratory estime que la demande des centres de données pourrait passer de 176 térawattheures en 2023 à 325-580 TWh d’ici 2028, soit 6,7 à 12 % de la consommation totale d’électricité aux États-Unis. La disponibilité de l’électricité devient déjà une contrainte déterminante.
Les modèles américain et chinois ont un point commun : tous deux reflètent la prise de conscience que l’IA est désormais un facteur déterminant de la puissance économique. Ce que la Chine perçoit plus clairement, c’est que l’abondance énergétique est essentielle à l’adoption de l’IA.
L'Europe semble passer à côté de ces deux leçons.
Compte tenu de l'ambition de longue date de l'Europe de mener la transition écologique mondiale, on pourrait imaginer que sa position soit prometteuse, du moins sur le plan énergétique. Mais cette ambition a été constamment sapée par la fragmentation, l'incertitude réglementaire et l'absence d'une stratégie industrielle cohérente mettant l'accent sur la fourniture d'une électricité abondante et à bas coût. En conséquence, l'expansion de l'offre énergétique, en particulier dans les énergies renouvelables, les réseaux et le stockage, a été insuffisante, et les prix de l'électricité restent systématiquement plus élevés que dans les économies concurrentes.
Mais il ne s'agit pas seulement d'un problème de coût ; c'est une menace structurelle pour la compétitivité européenne. À mesure que l'Europe manquera ses objectifs climatiques, elle continuera également à prendre du retard dans l'intégration des capacités énergétiques et numériques. Elle deviendra ainsi dépendante des États-Unis pour l'IA de pointe, et de la Chine pour un déploiement industriel rentable. La guerre en Ukraine, les droits de douane américains et les contrôles à l'exportation chinois ont déjà montré à l'Europe à quel point de telles dépendances peuvent être risquées.
Si l'Europe ne peut pas reproduire le modèle chinois, elle peut en tirer la leçon essentielle : la transition énergétique ne concerne pas seulement la durabilité, mais aussi l'échelle, les coûts et la transformation industrielle. Pour y parvenir, l'Europe devra surmonter de redoutables contraintes institutionnelles. Il est intéressant de noter que le défi de la coordination d'un système vaste et hétérogène — aligner les infrastructures, le financement et les incitations locales — est commun à la Chine et aux Européens.
Mais l’Europe est confrontée à des problèmes supplémentaires : la fragmentation des marchés de capitaux, les règles en matière d’aides d’État et une capacité budgétaire limitée peuvent ralentir les investissements et empêcher les projets d’atteindre l’échelle nécessaire pour générer des réductions de coûts tangibles. Le volume global de capitaux ne représente qu’une partie du défi. Pour avoir un impact, les investissements doivent être suffisamment coordonnés et ciblés.
Cela nécessite, pour commencer, des mécanismes de réduction des risques, des contrats à long terme et des cadres réglementaires prévisibles qui favorisent une allocation plus efficace des capitaux privés. De plus, les instruments au niveau de l’UE devraient jouer un rôle central pour attirer les investissements, contribuant ainsi à surmonter la fragmentation. Enfin, lorsque les projets présentent une valeur stratégique évidente, il faudrait assouplir les règles fiscales et celles relatives aux aides d'État. L'objectif n'est pas de choisir entre la domination de l'État et celle du marché, mais plutôt de concevoir un cadre dans lequel la coordination publique et les capitaux privés se renforcent mutuellement.
L’Europe ne disposera jamais des abondantes ressources en combustibles fossiles des États-Unis, mais en augmentant ses investissements dans ses infrastructures énergétiques et en organisant efficacement ces capitaux, l’UE peut parvenir à la diversification énergétique et aux réductions de coûts observées en Chine. Cela protégerait l’Europe contre les flambées des prix de l’énergie telles que celles déclenchées par la guerre en Iran. C’est également une condition préalable pour que l’UE puisse rivaliser dans la course économique déterminante de notre époque : développer la capacité de transformer l’électricité en intelligence.
By Lucrezia Reichlin


JDF TV
L'actualité en vidéo