Lorsque les responsables politiques parlent aujourdhui de lAfrique et du changement climatique, ils ont tendance employer les mmes mots : leadership , opportunit et solutions . LAfrique nest plus prsente principalement comme un continent vulnrable aux effets de la hausse des tempratures, mais plutt comme un acteur indispensable de la rponse mondiale au changement climatique, laccent tant mis sur son potentiel en nergies renouvelables, ses puits de carbone naturels, ses minraux essentiels et sa main-duvre jeune.
Ce recadrage a été salué comme une correction des anciens discours présentant l’Afrique comme une victime. À y regarder de plus près, la reconnaissance croissante du rôle du continent en tant que leader mondial en matière de climat reflète néanmoins une tentative de transférer la responsabilité de la crise climatique des émetteurs historiques vers ceux dont on attend désormais qu’ils « apportent des solutions ».
Alors que la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques de 2027 (COP32) à Addis-Abeba domine déjà les discussions politiques à travers le continent, les dirigeants africains doivent choisir leurs mots avec plus de soin que par le passé. Si le discours des « solutions » est adopté sans discernement, il renforcera les arrangements structurels qui perpétuent l’exploitation de l’Afrique.
Les communications de l’Union africaine ont contribué à légitimer ce cadre, tout comme les déclarations des deux premiers sommets africains sur le climat. Ces derniers ont associé le discours de la justice climatique à l’objectif d’attirer les investissements, comme si relever les défis climatiques de l’Afrique consistait simplement à démontrer l’attrait du continent pour les investisseurs, plutôt qu’à réparer les injustices historiques.
Si le discours sur le « leadership » semble valorisant, il transfère le fardeau de l’action climatique des budgets des pays développés vers les marchés privés et les bilans des pays en développement. Il « réarrange la réalité » – pour reprendre une expression des critiques du discours sur le développement – et fait du changement climatique un problème ahistorique et apolitique.
Une analyse approfondie de ce discours en révèle les contradictions. Premièrement, l’Afrique est présentée comme un fournisseur potentiel de solutions renouvelables qui accéléreront la transition énergétique mondiale. Les données montrent que, si les investissements dans les énergies propres augmentent, la consommation d’énergie de toutes sources – y compris les combustibles fossiles – continue de croître. Les pays africains risquent donc d’adopter un cadre qui ignore la nécessité de réduire la consommation de combustibles fossiles et d’aider les pays à s’adapter au changement climatique.
Deuxièmement, les forêts africaines, en particulier celles du bassin du Congo, sont de plus en plus présentées comme des infrastructures essentielles pour les compensations carbone, qui permettent aux pollueurs des pays riches de continuer à rejeter des émissions de gaz à effet de serre. Des questions qui devraient être politiques – quelles entités paient pour ces crédits et quelles terres et quels moyens de subsistance sont réorganisés en conséquence – sont réduites à des aspects techniques d’évaluation et de vérification.
Troisièmement, le cadre des « solutions » a tendance à se concentrer sur l’abondance de minéraux critiques en Afrique, indispensables aux batteries et autres technologies propres qui alimentent la transition verte. Cela suit toutefois un schéma familier : les responsables présentent l’extraction comme une « contribution » indispensable susceptible de stimuler les exportations, même si les pays africains n’ont souvent que peu ou pas de contrôle sur la transformation ou la fixation des prix, ce qui se traduit par une captation limitée de la valeur.
Quatrièmement, les dirigeants africains ont commencé à qualifier la population du continent d’atout économique. Ainsi, les Africains sont considérés comme des intrants pour l’industrialisation verte et la fabrication propre, plutôt que comme des citoyens dont la dignité doit être garantie par des salaires équitables et un travail décent. Ce cadrage occulte la question de savoir qui bénéficie de ces transitions et dont le travail devient finalement sacrifiable.
Lorsque la justice climatique n’est plus une question de responsabilité et d’obligation, mais est plutôt considérée comme un défi technique de financement, le leadership supposé de l’Afrique en matière de solutions climatiques s’inscrit dans la même logique de marché qui sous-tend sa longue histoire d’exploitation (et qui a contribué à créer la crise climatique). L’Afrique risque de retomber dans un vieux piège : servir les intérêts des pays riches tout en restant structurellement défavorisée.
Les dirigeants du continent doivent développer une position climatique afrocentrique ancrée dans le principe des besoins et des circonstances particuliers, qui reflète les inégalités structurelles du continent causées par l’esclavage, le colonialisme, le génocide et l’écocide ; la marginalisation dans l’économie mondiale ; et la vulnérabilité accrue au changement climatique. Une telle position doit insister sur le fait que les faibles émissions de l’Afrique, sa capacité d’adaptation limitée et son sous-développement historique justifient un traitement différencié, un financement public inconditionnel, la préservation de la marge de manœuvre politique et l’accès à des technologies non propriétaires, abordables et adaptables.
À l’approche de la COP32, les décideurs politiques africains doivent reconnaître que la gouvernance climatique privilégie de plus en plus la mobilisation de capitaux au détriment de la redistribution. En conséquence, ils devraient être prêts à défendre des revendications fondées sur la justice tout en évitant de dépendre d’instruments de financement climatique générateurs de dette, y compris les prêts concessionnels. À plus long terme, ils devraient s’attacher à se dissocier stratégiquement d’un système qui présente systématiquement l’Afrique comme un simple fournisseur de puits de carbone, de minéraux critiques et d’actifs d’atténuation destinés à la décarbonisation ailleurs.
Les pays riches sont responsables de la majeure partie des émissions historiques. Cette réalité doit constituer le pilier de la position de l’Afrique sur le climat, sans excuse ni concession. Les dirigeants du continent devraient reconnaître le « leadership climatique » pour ce qu’il est réellement : une initiative symbolique motivée par le désir de certains des plus grands émetteurs mondiaux d’échapper aux conséquences de leurs actes.
Par Martha Getachew Bekele


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