Pour la premire fois de mmoire dhomme, il semble que Dieu et le Diable soient reprsents sur Terre par deux Amricains. Lopposition acerbe entre le pape Lon XIV et le prsident amricain Donald Trump ravive en effet le conflit sculaire entre le sacr et le profane, de manire nouvelle et souvent grossire.
Les deux hommes sont diamétralement opposés. Le pape Léon XIV – premier Américain à occuper cette fonction – défend la paix, le multilatéralisme et la nécessité de faire respecter le droit international, tandis que Trump tient des propos racistes, xénophobes et misogynes, tout en prônant la guerre. D’un naturel réservé, le pape insiste sur la bonté, la miséricorde et la justice, incarnant le pouvoir spirituel et promouvant la réconciliation. Arrogant, à la manière d’un empereur romain tyrannique, Trump s’appuie de son côté sur la violence, représentant une puissance militaire dépourvue de légitimité morale.
Les actes de Trump parlent d’eux-mêmes. Bien que le président américain affirme avoir mis fin à une dizaine de conflits militaires, il mène une guerre illégale contre l’Iran, lui qui a unilatéralement recouru à la force dans plusieurs autres pays, tout en soutenant la campagne sanglante d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Sur le plan intérieur, Trump dirige une campagne massive d’expulsion des immigrés de couleur, souvent originaires de territoires qu’il qualifie de « pays de merde ». Dans sa tentative illusoire consistant à ressusciter une Amérique chrétienne blanche, Trump attise également l’islamophobie. Ironie de la situation, les coupes massives décidées par son administration dans les programmes sociaux pénalisent particulièrement les Américains blancs pauvres, qui composent une importante partie de sa base électorale.
Élu pape en mai 2025, Léon XIV s’est dans un premier temps abstenu de s’immiscer dans la politique américaine, malgré sa position évidente de contrepoids à Trump. La situation a toutefois commencé à changer en fin d’année dernière, lorsque le pape a appelé les évêques catholiques américains à défendre les immigrés, et soutenu leur déclaration critique à l’encontre des expulsions massives ordonnées par l’administration Trump. Le souverain pontife est allé plus loin au mois de janvier, en plaidant pour un « renforcement des institutions supranationales, en lieu et place de leur délégitimation », en soulignant que l’État de droit constituait « le fondement de toute coexistence civique pacifique », ainsi qu’en déplorant la montée en puissance d’une « diplomatie fondée sur la force ».
L’attaque non provoquée menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a mis le feu aux poudres entre les deux hommes. Dans ce qui semblait constituer une réprimande adressée au secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, qui avait présenté le conflit comme une croisade chrétienne, le pape Léon XIV a déclaré que « [Dieu] n’écout[ait] pas les prières de ceux qui font la guerre, mais les rejet[ait] ». Peu après, le pape a qualifié de « profondément inacceptables » les menaces d’anéantissement visant la civilisation iranienne, et les attaques contre les infrastructures civiles de « contraires au droit international », tout en exhortant les Américains à faire pression sur leurs dirigeants politiques pour qu’ils choisissent la paix plutôt que la guerre. Dans plusieurs messages publiés sur X, le souverain pontife a déclaré qu’un disciple du Christ n’était jamais du côté de ceux qui « larguent des bombes », condamnant « la violence absurde et inhumaine ».
À la suite de ces critiques de plus en plus personnelles, Trump s’en est pris directement au pape, lui reprochant d’être « FAIBLE face à la criminalité », de « faire le jeu de la gauche radicale », et de considérer comme « acceptable que l’Iran se dote de la bombe atomique ». Le souverain pontife, alors en tournée en Afrique, a rétorqué avec assurance : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump, ni de proclamer haut et fort le message de l’Évangile ».
Le pape Léon XIV, qui a voyagé et travaillé en Amérique latine et en Afrique pendant des décennies, saisit mieux que quiconque le dégoût planétaire suscité par la guerre et les propos ignobles de Trump. Élément important, depuis les attaques directes de Trump à l’encontre du pape, un sentiment de répugnance comparable se propage parmi les conservateurs chrétiens aux États-Unis. Le choix de Trump de publier une image blasphématoire le représentant tel une figure christique, guérissant les malades, n’a pas arrangé les choses. Trump est allé trop loin même dans l’esprit de ses partisans évangéliques blancs, qui sont pourtant nombreux à le considérer comme un dirigeant envoyé par Dieu pour sauver les États-Unis de ce qu’ils perçoivent comme les maux du libéralisme et du multiculturalisme.
L’opposition très médiatisée entre le président américain et le chef de l’Église catholique ne fait que souligner le fossé qui existe entre les politiques de Trump et les enseignements du Christ, qu’il s’agisse de l’importance d’aimer son prochain, d’accueillir l’étranger, ou de l’idée selon laquelle les êtres humbles hériteront de la terre. Les réductions d’impôts massives accordées par Trump aux plus fortunés sont bien loin de l’étreinte que Jésus réservait aux pauvres.
L’écart entre les deux hommes s’observe particulièrement en ce qui concerne la guerre et de la paix. Le pape Léon XIV a en effet pour saint patron Saint Augustin, né en Afrique du Nord, souvent considéré comme l’initiateur de la théorie de la guerre juste. Cette théorie prône le recours à la force comme dernier recours pour parvenir à la paix, auquel cas le conflit doit être mené par une autorité dûment constituée, respectueuse du principe de proportionnalité et des civils. Sur ces différents points, la guerre menée par Trump contre l’Iran se révèle loin d’être juste. Les fondateurs de l’ONU avaient cherché à ancrer ce concept chrétien dans la Charte des Nations Unies. Par opposition, Trump ne trouve aucune utilité dans le droit international, et considère que la seule contrainte à son pouvoir n’est autre que sa « propre moralité ».
« Le pape, combien de divisions ? », aurait plaisanté autrefois le dirigeant soviétique Joseph Staline, avec un mépris révélateur d’une incompréhension fondamentale de l’autorité spirituelle. Trump a commis une erreur similaire en s’en prenant à un souverain pontife très apprécié, qui bénéficie d’un taux de popularité de 84 % parmi les catholiques américains. À ses risques et périls, le président américain semble avoir sous-estimé le « soft power » du chef religieux le plus éminent au monde.
En 2013, un sondage avait révélé qu’un quart des Américains considéraient comme potentiel Antéchrist le président américain Barack Obama. Ces délires conspirationnistes, en partie liés à l’accusation ignoble de Trump selon laquelle Obama ne serait pas né aux États-Unis, ont contribué à porter au pouvoir un prophète de l’Apocalypse, qui mène systématiquement le monde vers la guerre et la ruine économique. Le pape Léon XIV a raison de ne pas rendre à un César superficiel, violent et vulgaire ce qui n’a jamais appartenu à ce César.
Par Adekeye Adebajo


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