Dans Le Pont aux trois arches, le romancier Ismal Kadare livre le rcit de la construction dun pont dans lArbria mdivale (lactuelle Albanie, patrie de lauteur) lpoque laquelle lEmpire byzantin cde la place aux Ottomans un pont extrmement difficile btir ainsi qu traverser. Aujourdhui, chaque semaine tant marque par de nouvelles actualits concernant la rivalit froce entre les dveloppeurs dIA amricains et chinois, la mtaphore du pont de Kadare apparat tout fait adapte la gouvernance mondiale de lIA.
Les dirigeants politiques américains sont déterminés à utiliser comme une arme les avantages des États-Unis en matière d’IA. Le Congrès et la Maison-Blanche entendent tous deux tirer parti de la « puissance de calcul » américaine – semi-conducteurs et centres de données de pointe – tout en plaçant le reste du monde en position de faiblesse dans les négociations. Le discours, aux États-Unis comme en Chine, consiste à affirmer que nous vivons dans un monde où règne la loi du plus fort, au sein duquel aucun pont ne peut être construit.
En tant que responsable d’une importante équipe de chercheurs interdisciplinaires recourant à des méthodes computationnelles pour analyser la gouvernance mondiale de l’IA, je pense que la question est plus complexe que ne le suggère ce narratif de la « rivalité entre grandes puissances ». Notre approche retrace les nombreuses interconnexions entre les stratégies nationales et multilatérales en matière d’IA, révélant les points communs, les distinctions, ainsi que la manière dont les États et les organisations apprennent les uns des autres, et s’influencent mutuellement.
Cette influence ne se dirige pas systématiquement des plus forts vers les plus faibles. Les systèmes d’IA utilisés par les éleveurs en Afrique s’avéreraient par exemple très certainement utiles ailleurs dans le monde. C’est d’ores et déjà le cas d’India Stack, le portail indien d’identité et de paiement numériques, qui est largement imité dans l’ensemble des pays en voie de développement. À mesure que les technologies et la puissance se diffusent à l’échelle mondiale, les plus faibles apprennent les uns des autres, et se procurent les moyens de ne pas se retrouver désavantagés.
Depuis 2016, plus de 70 États ont publié des stratégies nationales en matière d’IA, à l’instar de l’Union européenne et d’organisations multilatérales telles que les Nations Unies. Dans leur ensemble, ces documents offrent une richesse de données textuelles à analyser, dont mon équipe a dressé un tableau détaillé des thèmes abordés. Notre modélisation thématique présente la répartition des termes qui figurent dans les documents, ainsi que leurs distributions de probabilité, à la manière d’un grand modèle de langage. Parmi nos conclusions, trois résultats notables se distinguent.
Premièrement, plusieurs États se regroupent autour de thèmes ou de priorités spécifiques. Les pays de l’UE sont par exemple concentrés autour d’une approche visant à concilier compétitivité économique et préoccupations éthiques et sociales, tandis que les pays d’Amérique latine se regroupent autour d’une approche s’appuyant sur les infrastructures numériques existantes. La Chine et les États-Unis, en revanche, ne se rapprochent d’aucun autre pays. Chacun applique une stratégie singulière, principalement axée sur la domination mondiale, la recherche et développement, ainsi que l’expertise scientifique.
Deuxièmement, au-delà des regroupements régionaux, les États partagent également leurs approches par le biais de réseaux internationaux. Ainsi, l’Espagne apparaît comme un acteur à la fois dans le regroupement latino-américain et dans celui de l’UE. La Suède se regroupe avec l’UE sur un thème, mais également avec la Finlande sur un autre (celui qui associe le renforcement des questions sociales, du travail et de la protection sociale à une stratégie favorisant les startups et les réformes économiques).
Il convient également de souligner que les organisations multilatérales ne semblent pas former de groupe avec les États. L’Organisation mondiale de la santé, par exemple, produit uniquement des documents sur le thème de la santé ; l’unité de comparaison appropriée résiderait par conséquent dans les stratégies nationales d’IA en matière de santé – avec pour exceptions le groupe formé par l’UE et la Banque mondiale, dont l’approche concernant l’IA présente de nombreux points communs avec celle de nombreux pays en voie de développement.
Bien entendu, les technologies sont toujours porteuses d’innovation et d’apprentissage, qui à leur tour influencent les règles et institutions qui s’ensuivent. Il n’est pas surprenant que l’apprentissage s’opère dans le monde entier à mesure que l’IA se diffuse et évolue. Ce qui est plus étonnant, c’est que les gros titres se concentrent uniquement sur la concurrence entre grandes puissances et sur les « laissés-pour-compte ». Bien que ces préoccupations soient légitimes, elles ne représentent qu’une partie du tableau. Elles ne rendent pas compte des mécanismes d’apprentissage complexes en raison desquels la Banque mondiale occupe une place centrale dans les groupes de pays en voie de développement, ou de ceux qui démontrent que la réflexion de l’Espagne sur l’IA présente de nombreux points communs avec la manière dont les gouvernements d’Amérique latine perçoivent la question.
Ici, à Washington, il est devenu quasiment inconcevable de parler de « coopération mondiale » en matière de gouvernance de l’IA. Or, la réalité empirique de l’influence et de l’émulation à l’échelle mondiale n’a rien de fantaisiste. Cette réalité évolue aussi rapidement que l’infrastructure d’IA elle-même, ce qui indique qu’une certaine forme de coopération mondiale est d’ores et déjà en cours.
À l’instar du pont entre les civilisations évoqué par Kadare, il demeure difficile de créer et de maintenir des liens formels, en particulier lorsqu’ils impliquent les deux grandes puissances de l’IA. La tâche s’avère toutefois beaucoup plus facile pour le reste du monde. D’autres États et organisations ont l’opportunité de partager leurs connaissances, d’apprendre les uns des autres, et de créer en fin de compte des institutions et des normes communes acceptables pour tous.
Par J.P. Singh


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