Le cycle mondial de leau est le systme de survie de notre plante. Cest une puissante pompe environnementale : les forts transpirent lhumidit et ralimentent dimmenses rivires atmosphriques deau douce. Cest aussi un thermostat plantaire, qui rgule le climat par lvaporation et la formation des nuages. Cest galement un filtre gant, qui purifie leau lorsquelle sinfiltre travers les sols et les zones humides.
Si toute vie dépend du cycle de l’eau, celui-ci subit pourtant des tensions croissantes et perd sa capacité à remplir ces fonctions essentielles, au point d’amener les Nations unies à déclarer l’avènement d’une nouvelle ère de « faillite hydrique mondiale ». La hausse des températures, la dégradation des écosystèmes et l’évolution des régimes de précipitations affaiblissent les systèmes naturels qui régulent les flux et la qualité de l’eau, tandis que les infrastructures conventionnelles, conçues pour des conditions hydrologiques historiques, sont de plus en plus exposées à la variabilité, à l’envasement et aux chocs.
Pour protéger le cycle de l’eau de ces pressions concurrentes, nous devons adopter une perspective holistique et systémique. Cela signifie considérer le cycle de l’eau lui-même comme une infrastructure partagée et réorienter en conséquence les investissements et la gouvernance.
Première étape pour protéger l’infrastructure naturelle qui nous sert depuis des siècles : les gouvernements, les investisseurs et les banques multilatérales de développement devraient privilégier, chaque fois que possible, le maintien de l’eau dans son environnement naturel. Les efforts visant à protéger les forêts, les zones humides, les bassins versants et la couverture des sols sont essentiels pour atténuer les perturbations du cycle de l’eau et s’adapter aux chocs.
Pour être pleinement efficaces, ces interventions doivent être conçues à l’échelle des écosystèmes dans leur ensemble. Ainsi, le projet Delta Blue Carbon — la plus vaste initiative de restauration de mangroves au monde — a permis de planter des dizaines de millions de jeunes plants de mangrove sur la côte sud-est de la province du Sindh, au Pakistan, restaurant plus de 75 000 hectares de forêts de mangroves dégradées et de zones humides tidales. De tels efforts devraient séquestrer 142 millions de tonnes de dioxyde de carbone au cours des cinq prochaines décennies, tout en protégeant contre les ondes de tempête et en offrant des nurseries à la biodiversité marine.
Au-delà de la restauration de l’infrastructure naturelle (verte) dont nous dépendons déjà, nous devons aussi investir dans des infrastructures traditionnelles (grises) afin de renforcer la résilience des systèmes hydriques face à des températures plus élevées, à la fonte des glaciers et à des conditions climatiques plus instables. Par exemple, le projet indonésien sur les barrages — cofinancé par la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), la Banque mondiale et le gouvernement indonésien — vise à renforcer les protections contre les inondations et à préserver des sources clés d’approvisionnement en eau. Il combine des mesures d’ingénierie, telles que le dragage et la réhabilitation des structures, avec la restauration des écosystèmes afin de traiter l’accumulation de sédiments et ses conséquences.
Cette combinaison d’infrastructures vertes et grises peut soutenir les efforts d’atténuation et d’adaptation pour protéger le cycle de l’eau contre le changement climatique. Les articuler exige cependant un alignement en matière de gouvernance, de données et de financement.
Du point de vue de la gouvernance, l’eau est trop souvent traitée comme une marchandise locale, plutôt que comme la ressource partagée et transfrontalière qu’elle est. Comme le montre l’AIIB dans un récent rapport, Where the Water Flows, la célèbre Convention de Ramsar — traité intergouvernemental de conservation des zones humides, signé à Ramsar (Iran) en 1971 — a bien fonctionné dans les économies avancées, en particulier pour les zones humides de petite taille. Elle s’est toutefois révélée bien moins efficace dans les pays où les capacités institutionnelles sont faibles et les ressources limitées.
Heureusement, les avancées scientifiques et technologiques pourraient transformer la gouvernance de l’eau, en permettant de suivre des gouttes d’eau individuelles. Les données satellitaires, la télédétection et l’amélioration des modèles permettent déjà de surveiller en temps réel les flux d’eau, les performances des infrastructures et les conditions environnementales. Désormais, l’IA et l’apprentissage automatique peuvent améliorer la prévision des crues, optimiser la planification de l’irrigation et soutenir la maintenance prédictive.
De plus, mettre ces technologies au service d’une meilleure gouvernance de l’eau posera les bases d’un changement d’échelle des investissements dans le cycle hydrologique — et il était temps. En l’état, on estime à 7 000 milliards de dollars le montant nécessaire pour combler, d’ici 2030, le déficit mondial de financement des infrastructures hydrauliques.
Les banques multilatérales de développement ont un rôle important à jouer pour mobiliser des financements en faveur de la préservation du cycle de l’eau. L’AIIB constate que les projets liés à l’eau représentent une part décroissante (environ 14 %) d’une aide publique au développement globale elle-même en recul. Il est donc impératif que les banques de développement augmentent leurs investissements sur l’ensemble du cycle de l’eau afin d’intégrer les infrastructures naturelles, techniques et numériques ; de promouvoir des réformes économiques pour harmoniser les politiques budgétaires au-delà des frontières ; et de mobiliser des financements privés en faveur d’interventions centrées sur l’eau.
À l’heure où se profile un avenir hydrique plus incertain et plus précaire, il incombe aux gouvernements et aux institutions financières de faire de la restauration et de l’entretien de notre cycle de l’eau une priorité majeure du développement. Nous devons unir nos efforts pour tirer parti des progrès récents de la science, des technologies de surveillance et de la disponibilité des données afin d’améliorer la gouvernance et d’accroître les financements. L’eau est le socle qui relie tous les aspects de la vie humaine. Il ne peut y avoir de priorité plus élevée que la protection du cycle de l’eau.
Par Erik Berglöf


JDF TV
L'actualité en vidéo