Les proccupations environnementales et climatiques semblent reculer travers le monde. Le terme durabilit prsente une connotation de plus en plus politique, ladministration Trump tourne ouvertement en drision les critres ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) des entreprises, tandis que de nombreuses socits relguent au second plan leurs engagements en direction du zro mission nette.
Une autre réalité intervient néanmoins sous la surface. Malgré l’existence d’un rejet politique et culturel de la « durabilité », la transition économique mondiale vers des technologies énergétiques plus propres et vers l’électrification est tout aussi concrète.
Les travaux d’élaboration de normes de durabilité pour les entreprises se poursuivent en effet. De plus en plus de juridictions adoptent le cadre de communication d’informations de l’International Sustainability Standards Board, de même que les normes European Sustainability Reporting Standards demeurent en vigueur en Europe. En dépit de leurs différences, ces initiatives convergent en direction d’une architecture mondiale unique.
Cette convergence est motivée non seulement par des réglementations complémentaires, mais également par les plus grands pools de capitaux mondiaux. Fonds de pension, fonds souverains, bilans des compagnies d’assurance et institutions de financement du développement sont de plus en plus liés par des engagements zéro émission nette, par un reporting aligné sur la taxonomie, ainsi que par des cadres de gestion des risques liés à la transition.
Il ne s’agit pas d’une tendance passagère. Nous assistons à une réévaluation fondamentale, qui s’applique progressivement au travers de décisions fiduciaires et prudentielles. Les entreprises capables de produire des stratégies crédibles de réduction des émissions de carbone sont reconnues comme des actifs investissables, et peuvent souvent emprunter à des conditions financières plus attractives. Celles qui n’y parviennent pas s’exposent au risque d’être évaluées en conséquence.
Il est peu probable que ces signaux changent. La pandémie de COVID-19 ainsi que les guerres en Ukraine et désormais en Iran ont redéfini la question de la durabilité, qui concerne désormais autant la souveraineté et la sécurité économique que la planète. La réduction de la dépendance aux combustibles fossiles constitue le chemin le plus direct vers la sécurité énergétique, de la même manière que des chaînes d’approvisionnement plus courtes renforcent la résilience industrielle, et que les flux de matières circulaires garantissent l’autonomie stratégique. Les capitaines d’industrie et les stratèges de la sécurité nationale s’inspirent de plus en plus du même manuel.
Bien entendu, il a fallu du temps à l’Occident pour en prendre conscience, par opposition à une Chine qui a fait ce choix stratégique il y a des années déjà, en œuvrant pour devenir la première puissance durable au monde. La Chine fabrique aujourd’hui environ 80 % des panneaux solaires de la planète, domine les chaînes d’approvisionnement de batteries, et développe rapidement les technologies de l’hydrogène vert, de l’éolien offshore ainsi que de la mobilité électrique. Les technologies propres constituent aujourd’hui la frontière concurrentielle de l’économie mondiale, une frontière que la Chine entend faire sienne.
Les fabricants européens et américains sont confrontés à un concurrent redoutable, soutenu par l’État. Pour autant, la transition énergétique mondiale constitue par définition une tâche colossale. La question n’est pas de savoir si cette histoire sera écrite, mais par combien de coauteurs.
L’Europe est favorablement positionnée dans ce domaine, forte d’une expertise industrielle approfondie, d’institutions d’ingénierie de classe mondiale, d’un système financier avancé, mais surtout du cadre réglementaire le plus élaboré au monde pour la création de produits durables et la mobilisation de capitaux durables.
Le Pacte vert pour l’Europe, la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) ainsi que le système de passeport produit numérique constituent bien davantage que de simples régimes de conformité ; ils forment l’infrastructure nécessaire à la construction d’une économie industrielle durable. L’Europe se distingue comme le marché le plus exigeant au monde. Tout fabricant respectueux des normes européennes détient de facto une certification, qui devrait être reconnue partout.
L’Europe peut faire le choix de considérer cette architecture comme un périmètre défensif, ou de la déployer comme une plateforme ouverte. Cette deuxième voie – celle de la collaboration avec le Japon, la Corée du Sud, le Canada et les économies émergentes disposées à établir des normes interopérables ainsi qu’à partager leurs capacités techniques – positionnerait l’Europe comme l’autorité de référence d’une économie durable véritablement mondiale, un rôle qu’elle a tout intérêt à jouer.
L’actuelle transformation industrielle mondiale ne constitue cependant pas un sujet de débat politique. Elle s’inscrit dans une séquence historique. L’industrie européenne a travaillé sur de nouveaux processus de certification de la qualité dans les années 1990, sur des notations de durabilité dans les années 2010, et sur un resserrement marqué de la réglementation relative aux produits jusqu’en 2025. Intervient désormais un quatrième acte, celui du déploiement de passeports numériques associés aux produits, d’un financement aligné sur la taxonomie, ainsi que de la comptabilité carbone sur les marchés publics. Les récents comportements de rejet politique n’ont pas inversé cette tendance, et n’y parviendront pas.
Trois implications en résultent pour les décideurs politiques, les dirigeants industriels et les institutions financières. Premièrement, il est nécessaire que les fabricants soient soutenus dans cette transition, et non protégés contre elle. L’Europe a besoin d’un effort coordonné pour aider les entreprises industrielles de taille moyenne – colonne vertébrale de l’emploi et de l’innovation sur le continent – à développer leurs capacités numériques et de reporting, en associant des banques nationales de développement, telles que Bpifrance, KfW et Cassa Depositi e Prestiti, à des capitaux privés ainsi qu’à des programmes de mentorat. Les subventions qui n’aboutissent qu’à un ralentissement des progrès ne constituent pas la solution.
Deuxièmement, le système européen de passeport produit numérique doit être considéré comme une infrastructure partagée, et non comme une charge réglementaire. Les mécanismes de délivrance, de vérification et d’échange de données relatives aux produits sur les chaînes d’approvisionnement mondiales seront à la nouvelle économie industrielle ce que les réseaux de messagerie de paiement sont à la finance. L’Europe peut jouer un rôle constructif majeur dans la définition des normes, à condition qu’elle travaille aux côtés de ses partenaires commerciaux, et non contre eux.
Troisièmement, la diplomatie commerciale européenne doit s’aligner sur cette architecture réglementaire. Plutôt que de traiter les normes environnementales comme des monnaies d’échange, il est nécessaire que l’Europe reconnaisse les cadres équivalents là où ils existent, et qu’elle invite ses partenaires à converger vers des méthodologies communes. La légitimité des normes européennes repose précisément sur leur caractère non discriminatoire.
Les entreprises qui définiront la compétitivité industrielle dans dix ans œuvrent d’ores et déjà dans le cadre du quatrième acte : garantie de la traçabilité numérique, adoption de la comptabilité carbone, alignement sur les critères de taxonomie, et transformation de la conformité en avantage commercial. Ces entreprises émergent actuellement en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, au Japon, en Corée du Sud et dans d’autres économies partenaires.
Durabilité et compétitivité ne sont pas des priorités concurrentes. Elles constituent un même projet, observé sous deux angles. Il est essentiel de comprendre que cette convergence n’est pas une mode passagère, mais un véritable changement structurel, pour mettre en œuvre les politiques économiques et financières les plus adaptées à la frontière qui se dessine.
Par Bruno Bouygues et Bertrand Badré


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