Dans un environnement géopolitique de plus en plus instable, les gouvernements des économies avancées de lOCDE revoient leurs priorités budgétaires. Ā mesure quils orientent davantage de fonds vers la défense, la compétitivité industrielle et la sécurité énergétique, ils cherchent des coupes compensatoires et, dans bien des cas, cest le financement du développement qui passe ā la trappe. De fait, les membres du Comité daide au développement (CAD) de lOCDE mčnent actuellement des revues de leurs stratégies de coopération au développement et de leurs priorités de financement extérieur.
Ce n’est pas entièrement une mauvaise nouvelle : la coopération au développement avait depuis longtemps besoin d’être réévaluée. Jusqu’ici, ces revues se trompent néanmoins de cible. Elles cherchent à adapter la coopération au développement à l’évolution des besoins et objectifs géopolitiques, sécuritaires et commerciaux des donateurs. Or, ce qu’il faut vraiment, c’est examiner la capacité du système à soutenir la transformation structurelle nécessaire pour réduire la dépendance des pays en développement à l’aide étrangère. Autrement dit, au lieu de se demander seulement comment financer la coopération au développement, les gouvernements de l’OCDE devraient se demander ce qu’elle doit accomplir.
La coopération au développement a permis des avancées importantes, notamment en matière de santé, d’éducation, de réponse humanitaire et de capacités du secteur public. Sa promesse initiale n’était pourtant pas de soutenir des projets isolés ni d’apporter des gains sociaux marginaux ; elle visait à aider les pays à sortir de la pauvreté, à bâtir des économies productives et à réduire progressivement leur dépendance aux ressources extérieures. Pourtant, après des décennies d’efforts, de nombreux pays en développement restent confrontés à une pauvreté persistante, à une capacité industrielle limitée, à un endettement croissant, ainsi qu’à une dépendance aux exportations de matières premières et au financement extérieur.
Depuis le début du siècle, les efforts visant à améliorer l’efficacité de l’aide – incarnés par le Consensus de Monterrey sur le financement du développement (2002), la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide (2005), le Programme d’action d’Accra (2008) et le Partenariat de Busan pour une coopération efficace au service du développement (2011) – se sont concentrés sur ce que les pays en développement devaient changer. Les partenaires du développement ont ainsi mis l’accent sur des principes tels que l’appropriation par les pays, la transparence et la responsabilité mutuelle. Tandis que les pays en développement étaient censés renforcer leurs systèmes nationaux, améliorer leurs institutions et produire des résultats visibles, on a accordé moins d’attention aux incitations qui façonnent le comportement des donateurs.
Cette approche a manifestement échoué à transformer les progrès sociaux en transformation économique. Adapter la coopération au développement aux nouvelles réalités géopolitiques des donateurs – l’approche retenue par les revues des membres du CAD – ne fera néanmoins pas mieux. Elle ne s’attaque pas non plus aux incitations qui orientent le comportement des donateurs, sans même parler de la question fondamentale : la coopération aide-t-elle réellement à sortir de la dépendance ?
La migration illustre le recadrage nécessaire. Ces dernières années, la migration est devenue centrale dans la coopération entre de nombreux gouvernements européens et des pays africains, le financement du développement, l’engagement diplomatique et les cadres de partenariat étant liés à la gestion des frontières, aux accords de retour et de réadmission, aux initiatives de lutte contre les passeurs et à l’endiguement des migrations.
De tels arrangements conviennent aux gouvernements donateurs, pour lesquels la migration est devenue un enjeu majeur de politique intérieure. En réalité, ils en mesurent le succès presque exclusivement à l’aune de la réduction des pressions migratoires auxquelles ils font face, en accordant peu – voire aucune – attention à l’impact sur les économies en développement. Il faut appeler les choses par leur nom : l’utilisation de la politique de développement comme outil de sécurité.
La mobilité peut être un puissant moteur de développement. Les travailleurs qui partent envoient souvent des transferts de fonds – la première source de financement extérieur pour les pays en développement – et reviennent avec une expertise, des réseaux ou des ressources nouvellement acquis. Plus largement, les flux transfrontaliers de biens, d’argent, de technologies et de personnes, ainsi que la participation à des réseaux internationaux, sont essentiels à la productivité, au développement du capital humain et à l’entrepreneuriat.
Exploiter ce potentiel devrait être un objectif central des arrangements migratoires et, plus largement, de la coopération au développement. Au lieu de se contenter de financer l’endiguement des migrations, les donateurs européens et autres doivent travailler avec leurs partenaires des pays en développement pour concevoir des cadres incluant des voies de migration légales, des partenariats de compétences, des investissements transfrontaliers productifs et un soutien à la transformation structurelle.
Personne ne nie que les besoins géopolitiques des donateurs, leurs préoccupations de sécurité économique et leurs intérêts commerciaux doivent entrer en ligne de compte dans la coopération au développement. Cela a toujours été le cas, et le sera toujours. Il y a à cela une bonne raison : prendre en compte les priorités propres aux pays donateurs rend le système plus soutenable politiquement. Entretenir une dépendance indéfinie n’est cependant pas une finalité. La finalité, c’est de créer les conditions de la transformation des économies en développement.
Les revues du CAD offrent l’occasion d’affronter ce défi, et il appartient aux économies en développement d’Afrique et d’ailleurs de le faire clairement comprendre. Au lieu d’accepter d’être traités comme de simples objets de l’adaptation des donateurs, ces États doivent rappeler à leurs partenaires du développement que l’efficacité du soutien ne peut pas être évaluée uniquement au regard des priorités des donateurs. Elle doit plutôt se mesurer à la capacité de ce soutien à aider les pays à bâtir des capacités productives, à diversifier leurs économies, à améliorer leurs capacités technologiques, à créer de bons emplois et à façonner leurs propres trajectoires de développement.
Les économies en développement doivent formuler les conditions dans lesquelles un tel soutien peut faire avancer la transformation structurelle. À défaut – et à défaut que les donateurs écoutent – le système de coopération au développement qui émergera des revues en cours du CAD sera mieux adapté aux besoins des économies avancées au XXIe siècle, mais pas mieux armé pour tenir sa promesse originelle : permettre aux économies en développement d’atteindre l’autosuffisance.
Par Vitalice Meja


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