Au cours des prochaines semaines, le Parti travailliste la tte du Royaume-Uni dsignera trs certainement un nouveau dirigeant pour remplacer Keir Starmer, Premier ministre britannique aujourdhui profondment impopulaire. Cette perspective suscite nanmoins peu despoir de renouveau politique ou conomique. Dans les mdias britanniques, et encore davantage sur les marchs financiers mondiaux, lopinion dominante consiste estimer que nimporte quelle rvision des politiques dun gouvernement Starmer vacillant ne ferait quaggraver les choses ce qui nest pas sans rappeler la formule employe autrefois par Lord Salisbury, Premier ministre ultra-conservateur de lpoque victorienne : Du changement ? Quel changement ? La situation nest-elle pas dj assez mauvaise ?
Or, il se pourrait bien que ce consensus soit erroné, pour plusieurs raisons. Premièrement, tous les successeurs potentiels de Starmer reconnaissent désormais explicitement qu’une croissance économique plus forte constitue une condition nécessaire non seulement à la viabilité budgétaire, mais également à la survie politique du Parti travailliste. Deuxièmement, chaque candidat comprend implicitement (même s’il ne l’admet pas ouvertement) que l’échec du Parti travailliste sur le plan de la croissance économique était prédéterminé par le péché originel de la campagne 2024 de Starmer.
Starmer avait en effet promis d’en finir avec la situation économique désastreuse engendrée par 14 années de gouvernements conservateurs défaillants, sans toutefois renoncer à aucune de leurs politiques les plus importantes sur le plan macroéconomique. Pour être plus précis, son programme électoral incluait deux engagements imprudents, qui ont réduit à néant les chances d’amélioration des performances économiques du Royaume-Uni : la promesse de s’en tenir à des prévisions budgétaires irréalistes sans augmenter aucun impôt à large assiette, et l’adhésion aux « lignes rouges » fixées par les Conservateurs concernant les relations du pays avec l’Europe à l’issue du Brexit.
L’austérité budgétaire et le Brexit constituant les principales causes du malaise économique et politique que le Parti travailliste avait promis de guérir, Starmer était voué à l’échec. Pour réussir, son successeur devra renoncer à l’un de ces engagements, voire aux deux. Abandonner les lignes rouges des Conservateurs vis-à-vis de l’Europe constituerait probablement une option plus séduisante qu’une augmentation des impôts à large assiette. Un rapprochement économique avec l’Europe stimulerait immédiatement à la fois l’économie britannique et le soutien politique intérieur au nouveau Premier ministre.
Bientôt dix ans précisément après le référendum sur le Brexit, les coûts économiques de la sortie de l’Union européenne sont devenus trop évidents pour que quiconque puisse les nier. Les estimations crédibles des effets négatifs de cette sortie oscillent entre une perte catastrophique de 8 % du PIB et un impact limité de 1 %. Les partisans du Brexit même les plus fervents ne remettent plus en cause cette contraction, bien qu’ils insistent sur le fait que cette perte relative constitue « un prix à payer acceptable » pour le rétablissement de la souveraineté nationale.
Quoi qu’il en soit, une politique d’entente nouvelle avec l’Europe pourrait bénéficier au prochain Premier ministre, encore davantage qu’une situation économique positive. D’après les derniers sondages, 57 % des électeurs estiment aujourd’hui que le Royaume-Uni a eu tort de quitter l’UE, ce qui confirme ce que John Curtice, l’analyste le plus respecté du pays en matière de comportements électoraux, décrit comme un « revirement décisif et constant par rapport au Brexit ».
Cette désillusion ne se limite d’ailleurs pas à l’économie. Le Brexit n’a tout simplement pas tenu les promesses formulées par ses partisans. Loin de diminuer, l’immigration nette a presque doublé, passant de 240 000 en 2016 à 431 000 en 2024, l’expulsion des citoyens de l’UE étant largement très dépassée en volume par l’immigration en provenance de pays non européens, induite par les dynamiques familiales, les employeurs et l’État lui-même.
Le basculement de l’opinion publique vis-à-vis de l’Europe a également été fortement amplifié par une transformation démographique vouée à continuer d’éroder le soutien au Brexit. On estime que trois millions d’électeurs âgés (le principal électorat du Brexit) sont décédés depuis le référendum de 2016, tandis que 2,5 millions de jeunes électeurs (qui s’opposent massivement au Brexit) ont été inscrits sur les listes électorales, et seront rejoints par les jeunes de 16 ans à partir des prochaines élections.
Les arguments tactiques en faveur d’un changement de cap politique vis-à-vis de l’UE revêtiront encore davantage d’importance politique pour le prochain Premier ministre. Dans la mesure où toute véritable réinitialisation des relations entre le Royaume-Uni et l’UE nécessiterait des négociations qui s’étendraient bien au-delà des prochaines élections législatives, qui doivent avoir lieu d’ici août 2029, le nouveau gouvernement aurait techniquement la possibilité de respecter les promesses du programme électoral du Parti travailliste pour 2024 au cours de la législature actuelle, tout en se préparant à abandonner les lignes rouges des gouvernements précédents. Le processus pourrait débuter par un débat sérieux sur l’avenir européen du Royaume-Uni, y compris sur des sujets tabous tels que la libre circulation des personnes et un éventuel retour à une pleine appartenance à l’UE.
Le simple fait d’annoncer qu’un tel réexamen pourrait avoir lieu après les élections de 2029 produirait un effet décisif. Sur le plan économique, la perspective d’un retour au marché unique européen redynamiserait la confiance des entreprises, et raviverait l’intérêt des investisseurs pour les actifs britanniques, notamment pour les obligations d’État du Royaume-Uni. Sur le plan politique, elle offrirait une vision susceptible d’unifier les électeurs progressistes et internationalistes, actuellement divisés entre le Parti travailliste, les Verts et les Libéraux-démocrates.
Cette division en trois blocs au sein de la gauche a profité au Parti de la réforme d’extrême droite de Nigel Farage, auquel un soutien électoral de 30 % – principalement de la part des fervents partisans du Brexit et d’électeurs anti-immigration – a offert des victoires écrasantes aux élections locales, dans le cadre du système électoral britannique à scrutin majoritaire uninominal à un tour. Pas moins de 83 % des électeurs travaillistes, 84 % des électeurs libéraux-démocrates et 82 % des électeurs écologistes déclarant vouloir revenir sur le Brexit, l’Europe constitue le seul enjeu plausible qui puisse mobiliser une majorité d’électeurs britanniques dans un « vote tactique » : en soutenant, dans chaque circonscription, le candidat pro-européen le mieux placé pour battre le Parti conservateur et le Parti de la réforme.
Une récente analyse d’Ipsos révèle qu’un engagement consistant à organiser un référendum sur le retour dans l’UE ferait passer de 31 % à 45 % la part des électeurs qui « envisageraient de voter pour le Parti travailliste », et de ramener de 62 % à 43 % la part de ceux qui s’y refuseraient. Cet engagement « renforcerait par ailleurs l’attrait du Parti travailliste auprès des partisans de tous les autres partis », faisant augmenter « la proportion de ceux qui envisageraient de voter pour le Parti travailliste de 13 à 16 points dans chaque groupe – même parmi les électeurs susceptibles de voter pour le Parti conservateur (de 26 % à 41 %) et pour le Parti de la réforme (de 18 % à 31 %) ».
Sur le plan des relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, l’opportunisme politique et la logique économique s’inscrivent en phase. Si le nouveau dirigeant du Parti travailliste promet de reconsidérer le Brexit, le regain de confiance des entreprises et l’enthousiasme des électeurs qui en résulteront feront le reste du travail. Après six gouvernements consécutifs en échec, et des années de marasme économique, le Royaume-Uni pourrait même connaître son seul Premier ministre couronné de succès depuis une dizaine d’années.
Par Anatole Kaletsky


JDF TV
L'actualité en vidéo