Tandis que les guerres actuelles redessinent les marchs mondiaux de lnergie, les priorits court terme quil sagisse de la scurisation des approvisionnements en combustibles fossiles ou du subventionnement de la consommation dnergie sinscrivent de plus en plus en conflit avec les objectifs de dcarbonation long terme. Aprs linvasion de lUkraine par la Russie, lEurope sest empresse de trouver des sources alternatives de gaz naturel liqufi, stimulant ainsi les investissements dans de nouvelles infrastructures lies aux combustibles fossiles. De mme, la fermeture du dtroit dOrmuz a conduit dautres pays, notamment dans lespace atlantique, dvelopper leur production nationale de ptrole et de gaz.
Certes compréhensibles, ces décisions illustrent comment les chocs mondiaux peuvent consolider les systèmes fortement émetteurs de carbone. Au-delà de la question de l’augmentation des émissions, toute infrastructure liée aux combustibles fossiles construite aujourd’hui fonctionnera pendant 30 à 40 ans, augmentant ainsi le risque d’actifs faillis et les coûts des futurs efforts de décarbonation. Les perturbations causées par les conflits récents détournent également l’attention politique des engagements climatiques.
De ce point de vue, le changement climatique constitue un problème d’incitations et de compromis. Lorsque les automobilistes font le plein, ils paient pour le carburant, mais pas pour ses externalités négatives telles que le réchauffement climatique ainsi que ses effets sur les communautés vulnérables et les générations futures. Les émetteurs ne supportant pas l’intégralité des coûts de leurs choix, ils émettent davantage que ce qui est collectivement souhaitable. Si rien n’est fait, les marchés ne garantiront pas suffisamment la stabilité climatique, de la même manière qu’ils ne le font pas pour d’autres biens publics tels que l’air pur ou la santé.
Les dirigeants politiques peuvent corriger cette défaillance du marché principalement par le biais de mécanismes de tarification tels que les taxes sur le carbone, les systèmes d’échange de quotas d’émission ou les politiques contraignantes. Ces mesures visent à influencer les choix des individus et des entreprises : les instruments fondés sur le marché permettent aux entreprises et aux ménages de trouver le moyen le moins coûteux de réduire leurs émissions, tandis que les contraintes réglementaires imposent des normes ou des limites (et peuvent par conséquent se révéler plus faciles à faire respecter).
Les bienfaits de ces politiques climatiques sont partagés à l’échelle mondiale, mais leurs coûts supportés aux niveaux local et national. Cette situation crée une incitation à profiter sans effort des contributions d’autrui à la réduction des émissions, une incitation qui est renforcée lorsque les pressions géopolitiques font de la sécurité énergétique la priorité absolue. Dans un tel contexte, la tâche difficile consistant à élaborer des politiques et des mécanismes de rééquilibrage des incitations revêt une importance nouvelle.
L’expérience du Brésil démontre que les politiques climatiques intelligemment conçues, accompagnées d’indicateurs, de normes fiables et de sanctions en cas de non-respect, peuvent produire un impact considérable. Dans les années 1980, une forte augmentation du nombre de nourrissons nés avec une anencéphalie dans la ville brésilienne de Cubatao a été attribuée à une pollution industrielle incontrôlée. À la suite de cette crise et d’autres chocs de santé publique liés à une pollution extrême, le ministère national de l’Environnement a mis au point le programme PROCONVE, une norme relative aux émissions des véhicules, qui imposait aux automobiles de produire des voitures significativement moins polluantes. Après la mise en œuvre de cette politique, le Brésil a constaté une importante réduction des émissions des véhicules. C’est ainsi qu’une politique coercitive a produit les résultats escomptés : établissement d’une norme claire, application uniforme de la règle, et mesure des résultats.
Le Brésil est également parvenu à repenser les incitations dans la région de l’Amazonie, qui avait dès 2004 perdu environ 15 % de sa forêt tropicale (une superficie équivalente à celle de l’Ukraine), en raison de l’insuffisance des activités de contrôle et d’application des règles. Le gouvernement fédéral a commencé à utiliser l’imagerie satellite de l’Institut national de recherche spatiale pour mesurer la déforestation de manière fiable, permettant ainsi une application de la loi quasiment en temps réel. Cette zone qui échappait auparavant aux règles de droit est devenue gouvernable, avec pour résultat une diminution d’environ 85 % des taux de déforestation en Amazonie, en moins d’une décennie, et par conséquent une réduction significative des émissions nationales.
Au-delà de la tarification et des réglementations, les politiques fondées sur l’information constituent un puissant outil de sensibilisation aux coûts sociaux et environnementaux des choix individuels, ainsi que de mise en évidence des normes sociales. Les données brésiliennes révèlent que le fait de remplacer la viande par du poisson un jour par semaine permettrait de réduire de 11 % les émissions des ménages liées à l’alimentation, sans augmentation des coûts – une information qui permettrait une diminution considérable des émissions nationales totales si elle était intégrée par les ménages. De même, une étude menée en 2014 aux États-Unis a indiqué que les rapports sur la consommation énergétique des foyers, basés sur la comparaison sociale, réduisaient significativement la consommation des ménages.
Lorsque les mesures politiques fixent des contraintes – que ce soit au travers d’une tarification du carbone, de normes de performance, de cadres réglementaires ou d’investissements publics – les marchés trouvent le moyen le plus efficace de les respecter. Le problème ne réside pas dans les marchés, mais dans les externalités non réglementées. Il en va de même pour le manque de coordination mondiale, qui pourrait être résolu par des ajustements carbone aux frontières sanctionnant le parasitisme, par des alliances de coopération climatique récompensant la participation, ou encore par des transferts de technologies réduisant le coût de la mise en conformité pour les pays les plus pauvres. Une fois que les dirigeants politiques auront corrigé ces défaillances, les marchés deviendront la solution.
Les vents défavorables à l’action climatique s’intensifient, alors même que les températures mondiales atteignent des niveaux records. Chaque année de retard accumulé vient alourdir les coûts de la décarbonation. Le fait que certains pays reculent en matière d’action climatique ne doit pas conduire les autres à baisser les bras. L’avenir de la planète sera façonné par des millions de décisions individuelles et collectives. Le changement est encore possible ; le principal défi pour les dirigeants politiques consiste à déterminer s’ils sont prêts à élaborer les mécanismes d’incitation qui rendront incontournable la décarbonation.
Par Paula Carvalho Pereda


JDF TV
L'actualité en vidéo