Tout comme les aristocrates franįais de lAncien Régime pouvaient difficilement imaginer labolition de leurs titres nobiliaires, la plupart des dirigeants universitaires daujourdhui ne peuvent concevoir un monde dans lequel les diplômes quils délivrent deviendraient de simples bouts de papier sans valeur. Les premiers ont eu un réveil brutal en 1790 ; les seconds se dirigent ā toute vitesse vers un choc similaire.
L’éducation, qui n’est plus un service social, est devenue la nouvelle infrastructure du pouvoir. Quiconque contrôle le développement des compétences techniques contrôle l’avenir. Les pays qui l’ont compris ont cessé de débattre de la qualité de l’enseignement et ont commencé à mesurer la rapidité avec laquelle les connaissances se traduisent en compétences. Les autres réforment un système du XXe siècle et appellent cela du progrès.
Les grands employeurs comme Google, Apple et IBM ont désormais des pratiques de recrutement axées sur les compétences plutôt que sur les diplômes. Plus de la moitié des employeurs sont allés jusqu’à supprimer complètement l’exigence d’un diplôme pour certains postes. Les recruteurs ne veulent plus savoir ce que les candidats ont mémorisé ; ils veulent savoir comment ils prennent des décisions en situation d’incertitude et à quelle vitesse ils apprennent.
Y Combinator finance des étudiants ayant abandonné leurs études à Stanford— ou des personnes qui renoncent purement et simplement à l’université. Un profil GitHub en dit désormais plus long sur ce que vous êtes capable de créer qu’un relevé de notes universitaire. Certes, les diplômes ont toujours de la valeur, mais surtout pour accéder à des professions réglementées comme le droit et la médecine, à des emplois dans le secteur public et à des réseaux prestigieux. Mais notez bien que cette valeur réside dans l’accès, et non dans les connaissances.
Dans un monde transformé par l’IA, la capacité est la nouvelle ligne de démarcation. Certes, un chatbot IA gratuit expliquera la mécanique quantique à n’importe qui. Mais l’accès à un outil n’est pas synonyme de capacité à l’utiliser. Un fossé se creuse entre ceux qui savent exploiter l’IA pour résoudre un problème complexe et ceux qui se contentent de consommer les réponses qu’elle leur fournit. La compétence déterminante de la prochaine décennie sera l’orchestration : faire fonctionner plusieurs agents d’IA pour atteindre un résultat défini par l’individu.
Cela soulève une question importante : l’IA dans l’éducation est-elle une menace ou une opportunité ? Ma réponse est qu’il s’agit d’une opportunité, mais uniquement pour les établissements prêts à se réinventer autour de cette technologie. Cela implique de repenser les méthodes d’évaluation, car la reproduction des connaissances n’est plus aussi importante que la démonstration du jugement et des compétences d’application. L’essentiel est de vérifier si un étudiant est capable de maîtriser et d’analyser un système d’IA, plutôt que de lui déléguer sa réflexion. Grâce à cette évolution, l’IA peut devenir le plus grand levier de développement jamais vu dans l’éducation, en offrant un accompagnement personnalisé à un coût marginal quasi nul, des simulations à grande échelle et un retour d’information instantané.
Prenons l’exemple de la simulation en direct de piratage de drone que l’université SET en Ukraine, dont je suis le président, a menée avec IronCyber, ma start-up spécialisée dans la cybersécurité. Grâce à l’IA, cette simulation a été réalisée environ six fois plus rapidement. La couche technique peut être simplifiée, mais pas la couche d’orchestration — une réalité que l’ancien modèle éducatif, conçu pour résister à l’IA, ne parvient pas à saisir.
L’université ne connaît pas sa propre valeur. Son campus, son corps enseignant et ses programmes universitaires sont en apparence ses atouts les plus précieux. Mais à l’ère numérique, les données priment sur tout le reste. Chaque interaction d’un étudiant avec une plateforme d’apprentissage laisse une trace de son traitement cognitif, de sa vitesse d’adaptation et de sa capacité à collaborer. Les universités détiennent des téraoctets de ces informations, mais en tirent peu parti.
Tout cela souligne la nécessité de créer des établissements « natifs de l’IA ». La mort spectaculaire et la renaissance du secteur des technologies éducatives suggèrent qu’une telle transition est déjà en cours. Les entreprises qui se sont contentées de mettre leurs cours en ligne sont en train de disparaître. Les investisseurs qui ont autrefois permis l’essor de certaines des entreprises technologiques les plus en vue de la Silicon Valley financent désormais celles qui prennent leur relève. Outsmart, lancée par d’anciens dirigeants de Duolingo, a levé plus de 36 millions de dollars auprès de Khosla Ventures, Lightspeed et DST Global sur la base d’une seule promesse : construire « l’université du futur ».
D’autres acteurs majeurs du secteur technologique, qui ne font plus confiance aux universités, ont également commencé à développer des alternatives. Peter Thiel verse 100 000 dollars à des jeunes pour qu’ils abandonnent leurs études et lancent des start-ups. Y Combinator est devenu une université des fondateurs, condensant des années d’itérations en quelques mois. Et pourtant, le véritable produit des universités d’élite n’a jamais été l’éducation — le MIT propose des cours gratuits depuis deux décennies. C’est le réseau. Quatre années passées dans la même salle permettent de se constituer un capital social qui porte ses fruits toute la vie. C’est pour cela, et non pour le programme d’études, que les gens paient.
Il s’ensuit donc que l’avenir de l’université repose sur la conception délibérée d’environnements favorisant des liens solides — ce que presque personne ne fait. De plus, l’accent devrait être mis moins sur le nombre de diplômés en STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) que sur le parcours menant de l’université au produit. Beaucoup s’inquiètent du fait que la Chine délivre plus de doctorats en STEM que les États-Unis. Mais ce qui distingue la Chine, c’est la rapidité avec laquelle elle transforme la recherche en innovations utiles au quotidien — quelques années, contre une décennie ou plus ailleurs.
La plupart des pays considèrent l’éducation comme une mission culturelle à améliorer à la marge, alors même qu’elle est devenue un déterminant crucial de l’avantage stratégique. Pour quelle autre raison le Canada, l’Allemagne, Singapour et les Émirats arabes unis mettraient-ils en place des procédures accélérées d’obtention de visas pour importer des travailleurs du secteur technologique dont la formation a été financée par d’autres ? Développer des talents destinés à l’exportation revient à subventionner d’autres économies. La question qui devrait guider les réformateurs de l’éducation est de savoir à quelle vitesse ils peuvent transformer les connaissances d’une personne en atout pour leur pays, avant que quelqu’un d’autre ne les devance.
By Iryna Volnytska


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