Lundi, quelques heures aprčs le drame, j'échangeais avec un ami. Un car de la ligne OdiennéYamoussoukro venait de quitter la chaussée au niveau du pont Bafing, sur l'axe ToubaBiankouma, avant de plonger dans le fleuve. Mon ami, lui, penchait déjā pour la surcharge. Je lui ai répondu que la pratique existait encore, certes, ici et lā, mais qu'avec la modernisation du parc des gros cars, elle ne pouvait plus ętre aussi répandue qu'autrefois. J'y croyais sincčrement. J'avais tort.
Mercredi soir, après une nouvelle journée de recherches et le repêchage de quatorze corps supplémentaires-cinq femmes, trois hommes et six enfants-, le Centre de protection civile de Biankouma a livré un bilan qui donne froid dans le dos : 39 morts et 44 blessés. Faites l'addition. Cela fait 83 personnes. Or les plus gros cars de nos compagnies embarquent, au grand maximum, 70 à 71 passagers. Et le ministère des Transports, s'appuyant sur les registres, parlait de 69 personnes à bord, équipage compris. Alors d'où sortent les autres ? Qui étaient ces passagers que les listes ignoraient, mais que le Bafing, lui, a comptés un à un ?
La réponse, tous ceux qui ont un jour voyagé sur nos routes de l'intérieur la connaissent. Il me souvient qu'en 2009, j'avais pris un car pour Odienné. Quelle galère ! Il n'y avait pas un espace libre. Les sièges, les allées, tout était occupé, soit par des passagers, soit par des colis. On circulait dans le véhicule comme on traverse un marché un jour d'affluence. Et à chaque bourg, le car ralentissait, le convoyeur ouvrait la portière, et de nouveaux voyageurs montaient, que l'on installait sur des tabourets rangés dans les allées.
C'est cela, la mécanique du drame. Ces passagers de la route, la compagnie n'en sait rien. Ils ne figurent sur aucun manifeste, ne paient à aucun guichet. Leur argent va directement dans la poche du chauffeur et de son convoyeur. C'est leur gombo. Un petit commerce clandestin, toléré, banalisé, qui ajoute au véhicule des centaines de kilos que ni la mécanique ni la pneumatique n'ont prévus. Ajoutez-y les bagages entassés dans les soutes, une chaussée rendue traîtresse par la saison des pluies, et vous obtenez un car de 83 âmes lancé sur un pont, à la merci du moindre écart.
Trente-neuf vies volées pour quelques dizaines de milliers de francs CFA. Voilà le prix du gombo, ce 13 juillet, sur le pont du Bafing. Parmi les corps repêchés mercredi, cinq fillettes et un garçonnet. Qu'on me pardonne, mais aucune recette de route ne vaudra jamais cela.
La vigilance ne suffit plus. Il va falloir réfléchir, sérieusement, à d'autres méthodes de coercition : comptage systématique des passagers aux postes de contrôle, pesée des véhicules, sanctions lourdes contre les équipages fautifs et contre les compagnies qui ferment les yeux, retrait définitif des licences en cas de récidive. Tant que le gombo rapportera plus qu'il ne coûte, il continuera de tuer.
Le Bafing a rendu quatorze corps mercredi. Il nous a rendu, en même temps, une vérité que nous préférions ne plus regarder. À nous, désormais, de ne pas la laisser couler avec le reste.
Yacouba DOUMBIA


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