Le 25 juin a été une journée décisive pour lagriculture américaine. Dans la matinée, la Cour supręme des États-Unis encouragée par ladministration du président Donald Trump a statué (par 7 voix contre 2) quune loi fédérale sur létiquetage des pesticides empęchait les États dintenter des poursuites contre le géant de la chimie Monsanto pour ne pas avoir averti les utilisateurs des risques de cancer associés ā son désherbant, le Roundup. Dans laprčs-midi, Trump a signé un décret intitulé Ŧ Promouvoir lagriculture régénérative et renforcer la résilience agricole américaine ŧ, censé garantir que lalimentation aux États-Unis soit Ŧ la plus saine, la plus abondante et la plus abordable au monde ŧ.
On pourrait être tenté de voir dans ces deux actualités la preuve d’une simple hypocrisie. D’un côté, l’administration Trump s’est activement employée à protéger la société mère de Monsanto, Bayer, de toute responsabilité quant aux effets de ses produits — qui font l’objet de plus de 60 000 poursuites judiciaires intentées par des Américains malades. D’autre part, Trump et son secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy, Jr. — qui s’est fait un nom (et une petite fortune) en remportant des procès contre des fabricants de pesticides comme Bayer — promeuvent l’« agriculture régénérative » sous la bannière « Make America Healthy Again » (MAHA).
Mais l’hypocrisie implique une incohérence. Il semble qu’il se passe ici quelque chose de plus stratégique — ou, comme l’a formulé Anna Lappé, défenseuse de la sécurité alimentaire, d’orwellien. En effet, les événements du 25 juin s’inscrivent dans une tendance plus large de l’administration Trump : offrir des paroles rassurantes à un public mécontent tout en apportant un soutien concret aux intérêts des entreprises.
Le programme MAHA est devenu l’exemple type de cette approche. Parmi les « victoires » antérieures du mouvement, on peut citer l’interdiction des colorants alimentaires fondée sur des engagements volontaires d’, ainsi que des décrets sur la tarification des médicaments qui demandent, sans toutefois l’exiger, le respect de ces engagements. Pendant ce temps, les industries concernées bénéficient d’une déréglementation, de crédits d’impôt et, désormais, d’une protection contre les poursuites judiciaires.
Le décret de Trump sur l’agriculture régénérative s’inscrit également dans ce schéma. Il est présenté comme une victoire sur l’agriculture chimique. Pourtant, il charge l’Agence de protection de l’environnement (EPA) d’accélérer les autorisations de nouveaux ingrédients de pesticides, tout en menant une révision de la pulvérisation avant récolte des cultures avec des produits chimiques tels que le glyphosate, substance probablement cancérigène présente dans le Roundup. (En février, Trump a déclaré que l’approvisionnement en glyphosate relevait de la sécurité nationale.)
Le décret ne contient pratiquement rien de concret sur la régénération des sols, la diversification des cultures et la réduction de la dépendance aux engrais chimiques et aux pesticides — ce que l’agriculture régénérative signifie pour ses défenseurs. La seule directive qui soutienne cette pratique charge le ministère de l’Agriculture (USDA) de « maximiser le financement » d’un programme pilote déjà en place.
La version finale de la « Regenerative Feedstock Rule »de l’USDA — également annoncée le 25 juin — est un autre exemple de cette tactique. Cette réglementation lie les pratiques régénératrices, telles que la plantation de cultures de couverture et la réduction du travail du sol pour le maïs, le soja, le sorgho et le colza, à un crédit d’impôt existant en faveur des carburants propres. En donnant l’impression, sur le papier, que les cultures destinées à la production d’éthanol et de biodiesel sont plus écologiques, cela permettra aux producteurs de carburants de bénéficier de crédits d’impôt plus importants. Selon les propres chiffres de l’USDA, 68 % des producteurs de maïs mettent déjà en œuvre « au moins une pratique régénérative ». La nouvelle règle ne constitue donc rien de plus qu’une subvention au statu quo. Comme on pouvait s’y attendre, les lobbies de l’éthanol et du biodiesel, ainsi que les associations de producteurs de maïs et de soja, ont salué cette mesure.
Quoi qu’en dise l’administration Trump, son bilan ne laisse aucun doute quant à ses priorités en matière d’agriculture. En l’espace de 18 mois, elle a supprimé environ 1 milliard de dollars de programmes destinés à aider les écoles et les banques alimentaires à s’approvisionner auprès des exploitations agricoles locales ; annulé le programme « Partnerships for Climate-Smart Commodities » (Partenariats pour des produits de base adaptés au climat), d’un montant de 3,1 milliards de dollars (le plus gros investissement fédéral jamais réalisé dans les pratiques régénératrices) ; supprimé un programme aidant les jeunes agriculteurs et ceux historiquement exclus à acquérir des terres ; et réduit d’environ un cinquième les effectifs de l’USDA.
Bien sûr, l’administration Trump n’a pas inventé la pratique consistant à dire une chose et à en faire une autre. J’ai consacré une grande partie de ma carrière à étudier la crédibilité des politiques de développement durable soutenues par les entreprises — et j’ai constaté qu’elles ne l’étaient généralement pas. Les revendications environnementales des puissants, qu’il s’agisse d’entreprises ou de responsables politiques, relèvent en grande partie du « greenwashing ».
Une telle rhétorique n’est pas totalement dénuée d’intérêt. L’attention présidentielle confère une légitimité, et le mouvement en faveur de l’agriculture régénérative n’a pas encore bénéficié d’une grande visibilité. Plus concrètement, la réglementation sur les matières premières met en place le premier système fédéral permettant de mesurer l’impact climatique des pratiques agricoles, et certains agriculteurs percevront de véritables primes pour des approches utiles.
Mais même ici, les détails vont à l’encontre de ce qui serait généralement considéré comme régénératif. Les grandes exploitations de cultures de base qui renoncent au labour contrôlent généralement les mauvaises herbes en pulvérisant davantage d’herbicides, ce qui signifie que récompenser les pratiques de « semis direct » pourrait en réalité renforcer la dépendance au glyphosate.
De plus, des recherches ont montré que les gestes symboliques peuvent nuire aux progrès en étouffant la demande de changements réels. Les allégations non vérifiées concernant la durabilité perdurent souvent jusqu’à ce que des auditeurs, des militants ou des tribunaux obligent les paroles et les actes à se conformer aux normes.
Pour avoir un impact positif, les mots doivent s’accompagner de normes auxquelles une entreprise ou une exploitation agricole peut être tenue de se conformer de manière crédible. Le terme «bio» a un sens parce qu’il est défini par la loi, certifié et contrôlé. Si une exploitation agricole ne respecte pas les normes, elle perd le label. Le terme « régénératif », en revanche, n’a pas de définition légale, n’est associé à aucune certification et n’entraîne aucune conséquence en cas de non-respect des normes. C’est pourquoi certaines des plus grandes entreprises mondiales de pesticides et de l’agroalimentaire — Bayer, Nestlé, PepsiCo et Cargill —ont adopté ce terme.
Il n’est pas difficile de définir une politique sérieuse en matière d’agriculture régénérative. La société civile l’a déjà fait. La Regenerative Organic Alliance— fondée par le Rodale Institute, Patagonia et le fabricant de produits de soins personnels bio Dr. Bronner’s — certifie les exploitations agricoles qui, en plus d’être biologiques, respectent des normes vérifiées en matière de santé des sols, de bien-être animal et de conditions de travail des ouvriers agricoles.
Les États-Unis ont besoin d’une institution fédérale chargée d’établir une définition juridique de l’agriculture régénérative, assortie de normes claires, de mécanismes de vérification et de sanctions en cas de non-respect. Ils doivent également rétablir les programmes locaux d’alimentation et de conservation et garantir le droit des citoyens à poursuivre en justice les entreprises chimiques lorsque les autorités de régulation manquent à leurs obligations. Malheureusement, malgré les grandes déclarations de l’administration Trump, les Américains s’engagent dans la direction opposée.
By Christopher Marquis


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