Imaginons que léconomie mondiale soit composée de pays dotés ā peu prčs également dinstituts de recherche, de laboratoires de développement technologique et dinstallations de production industrielle. Ils pourraient se livrer ā une concurrence acharnée, former des alliances rivales et se disputer âprement les matičres premičres et les ressources naturelles. Mais on peut également envisager un scénario plus optimiste. Comme chaque pays serait le mieux ā męme de comprendre ses propres défis, il pourrait concevoir des solutions adaptées ā sa situation particuličre, en mettant en place des systčmes et des équipements ā léchelle exacte requise. Et lā oų les compétences se complčtent, les gouvernements pourraient sengager dans des collaborations mutuellement bénéfiques, en mobilisant scientifiques, technologies et industries manufacturičres au service dobjectifs communs.
Malheureusement, l’humanité a eu tendance à s’orienter dans la direction opposée. Depuis la première révolution industrielle et l’émergence d’une économie véritablement mondiale au tournant du XIXe siècle, les biens et les technologies ont atteint les confins les plus reculés du monde, mais la capacité à les concevoir, à les construire, à les commercialiser et à en tirer de la valeur est restée fortement concentrée.
Au milieu du XIXe siècle, les locomotives à vapeur étaient déjà en service dans près de 60 pays ou colonies, mais seuls la Grande-Bretagne, les États-Unis et certains États allemands étaient pleinement capables de les fournir. Les lignes télégraphiques ont suivi une évolution tout aussi inégale, tout comme l’industrie automobile, qui a vu le jour au tournant du XXe siècle et est devenue emblématique de la mondialisation après la Seconde Guerre mondiale, avec l’internationalisation des capacités de production, en particulier dans les grands pays en développement d’Asie et d’Amérique latine. Mais seules deux de ces économies, le Japon et la Corée du Sud, ont réussi à rejoindre le club très fermé des fabricants dits d’équipement d’origine (OEM).
Avec la fin de la guerre froide, le secteur des technologies de l’information a porté ce modèle – sous la devise « Conçu en Californie, assemblé en Chine » – à un niveau supérieur, en établissant une distinction claire entre les activités à forte intensité de connaissances et bien rémunérées, et les activités opérationnelles à forte intensité de main-d’œuvre et faiblement rémunérées.
Néanmoins, avec l’essor et l’expansion de l’industrie des énergies propres et d’autres technologies climatiques, nombreux étaient ceux qui pensaient que l’histoire pourrait s’écrire différemment. Lorsque la Chine a commencé à gagner des parts de marché mondiales dans la production de panneaux solaires et d’éoliennes, certains analystes ont suggéré que des « fenêtres d’opportunité vertes » pourraient s’ouvrir dans le reste du monde en développement. Ayant réussi à assimiler les rouages des nouvelles technologies grâce à des coentreprises et à des accords de licence avec des fournisseurs issus d’économies avancées, la Chine semblait avoir trouvé un modèle que d’autres pourraient suivre.
La diversification géographique de l’innovation technologique est pourtant restée davantage un rêve qu’une réalité. L’Agence internationale de l’énergie constate que, si les technologies d’énergie propre se développent rapidement – la capacité solaire ayant été multipliée par dix depuis 2015 –, les capacités de production restent fortement concentrées. Dans la plupart des chaînes d’approvisionnement en énergies propres, 60 à 85 % des capacités de production sont concentrées dans cinq pays au maximum, certains segments dépassant même 95 %. Malgré des efforts croissants pour diversifier la production, aucun changement majeur dans la répartition géographique de ces chaînes d’approvisionnement n’est à prévoir avant 2030.
Pire encore, cette tendance ne se limite plus aux technologies matures telles que les panneaux solaires, les éoliennes et les batteries. Des secteurs émergents, tels que les électrolyseurs pour l’hydrogène à faibles émissions et les petits réacteurs modulaires, présentent déjà une dynamique similaire. Les données recueillies par l’OCDE montrent qu’environ 92 % des brevets relatifs aux nouvelles technologies liées à l’environnement et au changement climatique en 2023 provenaient de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud, des États-Unis et de l’Union européenne. Plutôt que d’ouvrir la voie à un paysage industriel et technologique plus réparti, la transition vers une économie à faibles émissions de carbone semble reproduire un schéma historique familier : l’adoption est mondiale, mais les connaissances, la capacité de production et la création de valeur restent concentrées dans un nombre remarquablement restreint de pays.
Combler cet écart ne sera pas aisé. La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes soutient qu’un « effort massif » sera nécessaire pour mobiliser les investissements coordonnés capables de transformer les structures productives et de renforcer les capacités technologiques et d’innovation nationales dans les pays et régions laissés pour compte.
Les institutions multilatérales chargées du climat sont également pleinement conscientes de ce défi. L’année dernière, les parties à l’Accord de Paris, réunies dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ont adopté le Programme de mise en œuvre des technologies de Belém, qui vise à garantir le déploiement de technologies écologiquement rationnelles dans les pays en développement.
L’une des caractéristiques pionnières de ce programme est qu’il présente l’innovation nationale comme une nécessité, plutôt que de considérer le transfert de technologies « prêtes à l’emploi » comme suffisant. Il reconnaît que les technologies conçues, développées et produites localement sont les mieux adaptées pour relever les défis spécifiques à chaque contexte et créer de la valeur économique.
Certes, le transfert de technologies reste une pierre angulaire, mais il devrait s’inscrire dans un cadre qui tienne compte de l’ensemble du cycle technologique. Cela implique de reconnaître que les transferts peuvent intervenir à différentes étapes du processus d’innovation (de la recherche et de la conception à la démonstration, au déploiement et à la commercialisation), plutôt que de se limiter à la diffusion de solutions pleinement abouties. Un tel changement devrait élargir les possibilités d’apprentissage, d’adaptation et d’innovation dans les pays bénéficiaires.
La mise en œuvre du programme de Belém se heurtera à plusieurs obstacles, allant des tensions géopolitiques et des barrières commerciales au détournement de ressources financières vers la sécurité et la défense. Mais nous ne devons pas perdre de vue la valeur ajoutée qui pourrait être dégagée grâce à une nouvelle approche. En développant son concept de « cosmotechnique », le philosophe chinois Yuk Hui nous rappelle que les technologies ne sont pas universelles. Elles sont porteuses de la vision du monde et des valeurs des lieux où elles ont été conçues. Pour lutter contre l’héritage du colonialisme, les inégalités actuelles et les maux liés à l’ère industrielle, l’humanité doit adopter résolument la « technodiversité ».
Une réponse sérieuse au changement climatique exige davantage que le déploiement à grande échelle de technologies propres homogènes. Elle nécessite d’élargir la capacité mondiale à comprendre les problèmes, à générer des solutions et à mettre en place les systèmes nécessaires pour y remédier. Le succès de la transition vers une économie à faibles émissions de carbone ne devrait pas se mesurer seulement à la vitesse de diffusion des technologies, mais aussi à l’étendue du partage des capacités d’innovation, d’adaptation et de production. En fin de compte, un climat plus sûr dépendra à la fois de la décarbonation de l’économie mondiale et de la démocratisation des fondements technologiques qui rendent cette transformation possible.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur à titre personnel et ne reflètent pas nécessairement les points de vue ou positions officiels des institutions auxquelles il est affilié.
Par Pedro Ivo Ferraz da Silva


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