Au fil de lhistoire, trois forces ont été ā lorigine des plus grandes transformations de lhumanité, pour le meilleur et pour le pire : les maladies, la guerre et la croissance économique. En réduisant les coûts et en augmentant la disponibilité et la productivité dune vaste gamme de biens et de services, lIA aura un impact profond sur ces trois domaines.
L’histoire est jalonnée d’épidémies et de pandémies qui ont modifié la trajectoire de la croissance démographique. La peste noire, par exemple, a tué entre 75 et 200 millions de personnes en Europe, en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord entre 1346 et 1353.
Grâce aux progrès technologiques et aux innovations médicales qui ont contribué à allonger l’espérance de vie et à réduire la mortalité infantile, la population mondiale est passée d’un milliard en 1804 à deux milliards en 1927, pour atteindre plus de huit milliards aujourd’hui. Parallèlement, l’avènement de contraceptifs efficaces a toutefois permis de contenir la croissance démographique.
L’IA promet d’accélérer ces progrès, en améliorant à la fois la qualité et la durée de vie grâce à des diagnostics préventifs, à une découverte plus rapide de médicaments et à des soins médicaux plus personnalisés. Ce faisant, elle pourrait réduire les coûts humains et économiques liés aux maladies non transmissibles telles que le cancer et les troubles neurodégénératifs du cerveau, notamment la maladie d’Alzheimer. Elle pourrait également permettre de réagir plus rapidement aux épidémies de maladies transmissibles en prédisant où les virus sont susceptibles de se propager et comment les mutations pourraient évoluer. En effet, l’IA est déjà utilisée pour lutter contre la résistance aux antimicrobiens.
Mais surtout, l’IA pourrait réduire considérablement les coûts des soins de santé, qui ont jusqu’à présent été largement épargnés par les avancées technologiques passées. Comme l’a montré un graphique de l’American Enterprise Institute datant de 2022, les coûts des services hospitaliers aux États-Unis ont augmenté plus fortement que ceux de tous les autres biens et services au cours du dernier quart de siècle.
Les guerres constituent la deuxième force qui a maintes fois bouleversé le cours de l’histoire humaine. On estime que 70 à 85 millions de personnes ont péri pendant la Seconde Guerre mondiale, dont près de 30 millions en Union soviétique. Ces pertes ont eu des conséquences démographiques et économiques considérables pour l’URSS, d’autant plus qu’une grande partie des victimes étaient des jeunes hommes en âge de travailler. Plus généralement, les conflits armés détruisent les capacités de production, perturbent la vie quotidienne et découragent les investissements nécessaires pour stimuler la croissance économique.
Les progrès technologiques ont bien sûr rendu la guerre bien plus destructrice. La Première Guerre mondiale a été le premier conflit mécanisé à grande échelle impliquant des armes à feu, des chars et des avions produits en série. La Seconde Guerre mondiale, quant à elle, a catalysé un développement massif du complexe militaro-industriel, sortant l’économie américaine de la Grande Dépression et alimentant des décennies de croissance d’après-guerre.
L’IA inaugure aujourd’hui une nouvelle ère de conflits axés sur la technologie, les pays s’appuyant de plus en plus sur les drones et les armes autonomes. En Ukraine, les drones sont responsables de 70 à 80 % des pertes sur le champ de bataille. Les systèmes alimentés par l’IA jouent également un rôle croissant dans le conflit avec l’Iran, qu’il s’agisse d’accélérer le déminage dans le détroit d’Ormuz, de suivre des sous-marins ou de collecter des renseignements.
Le troisième grand moteur des changements historiques est le bouleversement économique. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’hyperinflation a dévasté l’économie allemande, ouvrant la voie à la montée du nazisme. De même, le krach boursier de 1929 — associé aux paniques bancaires des années 1930 et au Dust Bowl — a plongé des millions d’Américains dans la pauvreté, et des campements de personnes déplacées (« Hoovervilles ») ont vu le jour à travers les États-Unis.
Mais les transformations économiques peuvent aussi apporter d’énormes gains, même si elles sont source de bouleversements et de désespoir. La révolution industrielle a déclenché une croissance rapide de la productivité, relevé le niveau de vie, reconfiguré les sociétés et propulsé le développement humain vers de nouveaux sommets.
Cela s’explique en grande partie par l’industrialisation et la mécanisation rapides, qui ont continué à redéfinir les rapports entre le capital et le travail jusqu’au XXe siècle, à mesure que les travailleurs quittaient l’agriculture pour l’industrie, puis se tournaient vers le secteur des services. Aux États-Unis, la part de l’agriculture dans l’emploi est passée de plus de 40 % au début du XXe siècle à moins de 2 % aujourd’hui.
Les premières études suggèrent que l’IA va considérablement stimuler la productivité, en particulier dans les secteurs fondés sur la connaissance, bien que les preuves de sa contribution directe à la croissance économique restent peu concluantes. Un rapport du McKinsey Global Institute de 2018 estimait que l’IA pourrait ajouter environ 13 000 milliards de dollars au PIB mondial d’ici 2030, tandis qu’un rapport McKinsey de 2023 prévoyait que l’IA générative pourrait générer une valeur économique comprise entre 2 600 et 4 400 milliards de dollars par an.
Pourtant, le potentiel destructeur de l’IA est tout aussi important. Les mises en garde contre une« apocalypse de l’emploi »provoquée par l’IA se sont multipliées ces dernières années : Vinod Khosla, investisseur en capital-risque de la Silicon Valley, prévoit ainsi que l’IA sera capable d’effectuer 80 % des tâches existantes d’ici le début des années 2030, rendant ainsi l’emploi traditionnel obsolète.
Que ces sombres prédictions s’avèrent exactes ou non, un remplacement massif des emplois pourrait bouleverser la structure des économies et des sociétés. Cela pourrait également élargir considérablement le rôle de l’État, les gouvernements étant soumis à une pression croissante pour fournir des aides au revenu.
Certes, le « super-cycle » de l’IA n’en est qu’à ses débuts. Mais dès à présent, il semble inévitable que cette technologie transforme radicalement la manière dont nous luttons contre les maladies, menons les guerres, favorisons la croissance économique et, en fin de compte, dont nous comprenons ce qui distingue l’humanité.
By Dambisa Moyo


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