Quelle représentation vous vient ā lesprit lorsque vous imaginez une femme travaillant dans le secteur agricole en Afrique ? Vous figurez-vous une jeune femme portant son nouveau-né sur le dos, labourant la terre sous une chaleur torride, peinant ā trouver des engrais abordables ou ā obtenir un prix décent pour sa récolte ? Ou imaginez-vous une entrepreneuse prospčre, ayant développé une activité agroalimentaire florissante, employant plusieurs centaines de travailleurs, et contribuant significativement ā léconomie locale ?
Ces deux femmes existent, comme de nombreuses autres dans des situations intermédiaires. Un nombre bien supérieur de femmes pourraient toutefois diriger des entreprises agricoles, et stimuler la croissance économique, si les obstacles dressés sur leur chemin étaient combattus de manière plus systémique. Un marché agroalimentaire africain d’une valeur d’environ 1 000 milliards $ étant annoncé d’ici 2030, les États qui entendent en tirer le meilleur parti ne peuvent se permettre de faire l’impasse sur le potentiel économique des femmes.
En Afrique subsaharienne, plus de trois quarts des femmes actives travaillent dans le secteur agroalimentaire, au sein duquel environ deux tiers de leurs activités se déroulent en dehors des exploitations agricoles, à savoir dans la transformation, la collecte, le stockage et le commerce informel. Bien que ce soit sur ces maillons de la chaîne qu’est créée de la valeur ajoutée, les femmes qui exercent ces activités demeurent souvent prisonnières de conditions de travail précaires, mal rémunérées et informelles.
À l’autre extrémité du spectre, les « agripreneuses » sont de plus en plus nombreuses. Ces femmes africaines dynamiques entreprennent des activités dans le secteur alimentaire. J’ai dernièrement rencontré certaines de ces femmes chefs d’entreprise lors du Forum africain sur les systèmes alimentaires, qui s’est tenu au Rwanda, à l’occasion duquel elles étaient mises à l’honneur pour leur réussite.
À titre d’exemple, Ifeoma Mary Okonkwo a cofondé au Nigeria une entreprise de transformation du manioc, alimentée à l’énergie solaire, qui transforme chaque jour 15 tonnes de manioc en farine sans gluten, en amidon, en produits alimentaires enrichis, ainsi qu’en aliments pour animaux, destinés aux marchés nationaux et à l’exportation. En l’espace d’une décennie, son entreprise s’est développée jusqu’à employer aujourd’hui plusieurs centaines de personnes. L’entreprise a acheté pour plus de 4,45 millions $ de manioc auprès des 2 000 agriculteurs (principalement des femmes) qui composent son réseau, tout en leur permettant d’accéder à des engrais, à des conseils techniques ainsi qu’à des débouchés commerciaux.
L’exemple d’Okonkwo démontre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque les gouvernements et les bailleurs de fonds mènent des efforts ciblés pour soutenir les entreprises dirigées par des femmes. Okonkwo a ainsi pu accéder à des financements selon des conditions avantageuses, grâce à des programmes de crédit destinés aux femmes.
Il reste toutefois beaucoup à accomplir. Un rapport récent de la Banque mondiale, intitulé « Women, Business, and the Law 2026 », révèle que l’égalité juridique sur le papier ne se traduit pas automatiquement par des opportunités économiques. Les femmes ont beau être en droit d’enregistrer une entreprise ou d’ouvrir une ligne de crédit, leur capacité à formaliser leurs activités, à investir ainsi qu’à se développer demeure limitée par une application insuffisante de la loi, par des infrastructures financières insuffisantes, par des normes sociales restrictives, ou encore par l’absence de prise en considération financière des tâches familiales.
La modernisation de lois obsolètes relatives à la propriété foncière constituerait un premier pas dans la bonne direction, dans la mesure où les coutumes en matière de succession et les normes sociales ont tendance à l’emporter en pratique sur les droits fonciers légaux des femmes. L’adoption d’une loi et l’application de celle-ci sont néanmoins deux choses différentes – une mise en garde qui s’applique également aux règles de droit commercial favorables à l’égalité des sexes. Dans chaque cas, la mise à exécution des changements juridiques importe autant que leur adoption.
En matière de soutien permettant aux femmes des zones rurales de passer d’une agriculture de subsistance à de petites entreprises viables, de plus en plus de données révèlent fort heureusement ce qui fonctionne. L’agriculture emploie par exemple environ 80 % de la main-d’œuvre en Éthiopie. Or, les femmes à la tête de petites exploitations agricoles produisaient au moins un tiers de moins par hectare que les hommes, et cet écart entre les sexes coûtait chaque année au pays plus d’un milliard de dollars. Le ministère de l’Agriculture, avec le soutien de la Fondation Gates, s’est par conséquent associé à l’ONG internationale CARE, dans le cadre d’un programme consistant à supprimer les intermédiaires afin de mettre directement en relation les groupes de productrices avec les marchés, ainsi qu’à dispenser des formations sur la nutrition et l’agriculture respectueuse du climat.
Au cours des dix dernières années, ce modèle « Farmer Field and Business School » s’est étendu à plusieurs État africains, et il a produit d’excellents résultats. Au Burundi, par exemple, les rendements agricoles des femmes ont considérablement augmenté. En mettant en commun leurs économies, en partageant des informations sur les marchés, et en s’accordant mutuellement des prêts, les femmes sont parvenues à diversifier leurs petites exploitations agricoles, à se constituer un historique de crédit, ainsi qu’à prendre conscience de leurs capacités.
L’Inde fournit un exemple comparable. L’organisation locale PANI, ancrée dans les valeurs gandhiennes, diffuse des connaissances en matière d’agriculture respectueuse du climat, et favorise l’accès au marché grâce aux échanges entre femmes, au sein de dizaines de milliers de foyers, avec le soutien de conseillers de proximité formés.
Ces programmes et bien d’autres reposent sur une approche axée sur l’éducation et le renforcement des compétences des femmes, ainsi que sur la fin des normes de genre profondément ancrées qui limitent leurs opportunités. Le projet éthiopien fait intervenir les hommes dans un dialogue au sein des communautés, afin de remettre en question les normes qui établissent l’agriculture comme une activité masculine, et les tâches ménagères comme un domaine féminin. Les femmes qui participent à ces discussions rapportent avoir gagné en confiance en elles, ainsi qu’en influence sur les décisions ; les femmes comme les hommes affirment que leurs relations s’en trouvent désormais renforcées.
La philanthropie peut jouer son rôle, en contribuant à déployer à grande échelle des approches qui ont fait leurs preuves, en soutenant les innovations émergentes conçues autour des besoins des femmes – résilience des cultures et des élevages face au changement climatique, par exemple, ou recours à des outils numériques basés sur l’intelligence artificielle – ainsi qu’en liant les financements internationaux à des objectifs clairs sur le plan de l’égalité des sexes.
Parmi les exemples prometteurs, un modèle de financement climatique piloté par le Fonds international de développement agricole relie les financements à des progrès mesurables en matière d’opportunités économiques pour les femmes, faisant ainsi de l’égalité des sexes une composante intrinsèque de l’investissement lui-même, plutôt qu’un objectif secondaire. Ce modèle a d’ores et déjà permis de canaliser 118,5 millions $ au sein de plusieurs États, permettant ainsi aux femmes des zones rurales d’acquérir un plus grand contrôle sur les terres et les actifs productifs, de renforcer leurs moyens de subsistance, et de gagner en résilience face au changement climatique.
Ce dernier point est crucial, dans la mesure où il est désormais largement établi que le changement climatique impacte plus durement les agricultrices, aggravant ainsi des inégalités profondément enracinées. Des recherches menées au sein des pays à revenu faible et intermédiaire révèlent qu’une augmentation de 1°C des températures moyennes s’accompagne d’une baisse des revenus 34 % plus importante pour les ménages dirigés par des femmes que pour les ménages ayant un homme à leur tête.
À mesure que les effets du changement climatique s’intensifient, il est essentiel que les gouvernements, les partenaires de développement et les organisations philanthropiques redoublent d’efforts pour créer les conditions permettant aux femmes des zones rurales de s’adapter, de gagner en résilience, et de prospérer. Les femmes telles qu’Okonkwo nous prouvent ce qu’il est possible d’accomplir. Elles soutiennent déjà les systèmes alimentaires ; leur confier un rôle de premier plan permettra de mener les changements structurels dont nos sociétés ont besoin.
Par Ana Maria Loboguerrero


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